Photo Etienne Kouadio D. © Equinix
L’Afrique est attractive. Mais entre l’attrait des investisseurs et la souveraineté numérique des États, la ligne de crête est étroite. Etienne Kouadio D., qui dirige Equinix en Côte d’Ivoire — premier opérateur mondial de data centers, entré sur le continent en 2022 par l’acquisition de MainOne — défend une vision sans concession : la transformation numérique africaine ne se fera pas dans l’isolement, mais dans la coopération structurée. Entre croissance démographique, ambitions ivoiriennes, défis énergétiques et souveraineté des données, il trace les contours d’un écosystème continental à construire d’urgence.
AFRICA CEO L’Afrique capte une part croissante des investissements directs étrangers. Comment expliquez-vous cet engouement des investisseurs internationaux pour le continent ?
Etienne Kouadio D. Plusieurs facteurs endogènes expliquent cet attrait. D’abord, le taux de croissance économique moyen du continent, qui oscille entre 3 et 4 %, est l’un des plus élevés au monde. Pour vous donner une mesure de la chose : quand certains pays européens atteignent 1 % de croissance, c’est déjà une raison de se réjouir. En Afrique de l’Ouest francophone, dans la zone UEMOA, on tourne autour de 6 %, avec des pays qui affichent parfois deux chiffres. C’est un niveau structurellement attractif pour les capitaux. Ensuite, il y a la démographie. Soixante pour cent de la population africaine a moins de 25 ans, c’est une génération digital native, qui consomme du numérique, qui adopte l’innovation. Ce n’est pas seulement un marché d’aujourd’hui, c’est le marché de demain. À cela s’ajoutent les richesses agricoles : l’Afrique détient environ 60 % des terres arables mondiales, ce qui prend une valeur stratégique considérable dans le contexte du changement climatique et un sous-sol encore immensément riche en minerais, en gaz et en pétrole. Ce sont ces richesses internes qui font de l’Afrique une destination d’investissement aussi recherchée.
AFRICA CEO Certains observateurs soulignent que la gouvernance et la corruption restent des freins structurels au développement africain. Partagez-vous ce diagnostic ?
Etienne Kouadio D. J’insisterai plus sur la nécessité de la bonne gouvernance ! Améliorer la gouvernance à tous les niveaux rendrait l’Afrique encore plus attractive, nos entreprises plus compétitives, et permettrait d’optimiser les ressources dont nous disposons.
Aujourd’hui, le continent attire des investissements, c’est un fait, mais il pourrait en capter bien davantage, générer plus de richesses et en retenir une part plus grande si la gouvernance s’améliorait de façon substantielle. Chez Equinix, nous mettons un accent fort sur l’éthique et l’excellence. La gouvernance fait partie des bonnes pratiques que nous défendons et que nous voulons contribuer à promouvoir. Ce n’est pas une critique de l’Afrique, c’est un levier de croissance que le continent n’a pas encore pleinement activé.
AFRICA CEO Vous êtes le premier opérateur mondial de data centers. Avant d’aller plus loin, pouvez-vous nous présenter ce qu’Equinix apporte concrètement au marché africain ?
Etienne Kouadio D. Equinix est la société mondiale d’infrastructure numérique, raccourcissant le chemin vers une connectivité sans limites. Nous sommes entrés sur le continent africain en 2022 par l’acquisition du groupe panafricain MainOne, créé dans les années 2010. En intégrant MainOne, Equinix a apporté sa solidité financière, ses standards d’excellence opérationnelle et son écosystème mondial à des infrastructures déjà ancrées sur le terrain africain. Notre offre repose sur deux activités complémentaires : les data centers, où nous sommes leaders mondiaux, et la connectivité, avec le câble sous-marin de MainOne qui relie l’Afrique au reste du monde.
Ce qui différencie Equinix, c’est la disponibilité garantie des services : nous affichons un taux de disponibilité historique de 99,999 %, l’un des plus élevés au monde. Dans un environnement où la première question que se pose un utilisateur est « est-ce que ça va marcher ? », c’est une promesse essentielle. Nous couvrons aujourd’hui quatre pays d’Afrique subsaharienne, le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Ghana et la Côte d’Ivoire, avec depuis Abidjan une couverture d’une dizaine de pays d’Afrique francophone de l’Ouest.
AFRICA CEO La Côte d’Ivoire ambitionne de devenir un hub technologique africain de premier plan. Le pays a-t-il les moyens de ses ambitions ?
Etienne Kouadio D. Oui, sans hésitation. La Côte d’Ivoire dispose à la fois de l’ambition affichée par le gouvernement et des ressources pour la concrétiser. Le secteur numérique ivoirien est l’un des plus dynamiques de la sous-région. Rappelons que le mobile money, qui a transformé l’économie du continent, s’est développé très tôt ici grâce aux opérateurs télécoms. Les fintechs ont connu une croissance accélérée. La semaine dernière encore, j’étais au salon Gitex de Marrakech : la Côte d’Ivoire y a remporté deux prix récompensant l’innovation dans les services publics numériques. Ce n’est pas un hasard. Il y a une dynamique d’innovation aussi bien dans le secteur privé que dans les institutions publiques. En ajoutant à cela les ressources agricoles, les nouvelles découvertes minières et pétrolières, et la vitalité du secteur des services, oui, le pays a les moyens.
Ce qu’Equinix apporte dans ce contexte, c’est l’infrastructure technologique pour accélérer cette transformation et connecter les acteurs ivoiriens à un écosystème mondial de plus de 10 000 partenaires répartis sur 270 data centers dans le monde.
AFRICA CEO Beaucoup de dirigeants africains hésitent à migrer vers des infrastructures numériques portées par des acteurs étrangers. Ils craignent la dépendance. Comment répondez-vous à cette objection ?
Etienne Kouadio D. La crainte est légitime, et je la respecte. Mais la réponse n’est pas le repli, c’est le partenariat bien structuré. D’abord, rappelons que les données hébergées dans la région sont soumises à la réglementation locale. La CEDEAO dispose d’un cadre clair en la matière. Ensuite, Equinix construit et opère des infrastructures physiquement présentes dans nos pays. Ce ne sont pas des données qui « partent ailleurs ». Mais il y a un point plus fondamental : la souveraineté numérique ne s’obtient pas par l’isolement. Si chaque pays, chaque ministère, chaque entité construit son propre data center dans son coin, on fragmente les ressources, on gaspille les investissements et on se prive de l’interconnexion qui fait la valeur du digital. Le numérique, par nature, crée de la valeur quand l’écosystème s’étend. Ce que nous proposons, c’est une plateforme neutre où tout le monde peut se connecter, échanger et développer des services dans un cadre sécurisé et conforme aux réglementations locales. La souveraineté numérique se construit dans la coopération, pas dans l’autarcie.
AFRICA CEO L’essor de l’intelligence artificielle va démultiplier les besoins en data centers. Mais l’Afrique fait face à des défis énergétiques réels. Comment Equinix aborde-t-il cette contrainte ?
Etienne Kouadio D. Le problème est réel et nous ne le minimisons pas. On voit en ce moment une multiplication d’initiatives pour la construction de data centers en Afrique, mais en parallèle, les défis d’approvisionnement en électricité demeurent. La concurrence va s’intensifier et nos pays n’ont pas le temps de se tromper.
Ma conviction, c’est qu’il faut une stratégie claire et coordonnée, pas une multiplication désordonnée d’infrastructures. Un data center ne peut pas exister seul. Il faut des opérateurs spécialisés pour le construire et le gérer, des acteurs de la connectivité pour relier les infrastructures, des entreprises qui apportent le contenu et l’intelligence, et des investissements coordonnés dans la production et la distribution d’énergie. Ce que nous faisons chez Equinix, c’est assurer notre part de responsabilité : construire, opérer, maintenir des data centers disponibles 24 heures sur 24, avec des solutions d’appoint énergétique intégrées. Mais nous ne pouvons pas tout faire seuls. L’État a un rôle propulseur, notamment sur l’énergie. Le modèle qui fonctionne, c’est le partenariat public-privé, où chacun joue pleinement son rôle dans une stratégie cohérente.
AFRICA CEO Certains plaident pour que l’Afrique développe ses propres acteurs de l’infrastructure numérique, plutôt que de s’appuyer sur des géants étrangers. Que répondez-vous à ceux qui défendent cette vision ?
Etienne Kouadio D. Je comprends cette aspiration, et elle est légitime. Mais je vais vous dire comment je vis les choses depuis ma position. Je suis ivoirien. Je représente Equinix en Côte d’Ivoire. Quand je m’adresse aux autorités ivoiriennes ou aux entreprises du pays, je le fais en étant pleinement conscient des réalités de mon pays, de ses priorités, de ses contraintes. Ce qu’Equinix m’apporte, c’est la solidité financière et l’infrastructure mondiale pour travailler dans mon propre pays, pour le bien de mon pays. Ce partenariat n’exclut pas l’émergence d’acteurs africains, au contraire, il crée l’écosystème dans lequel ils peuvent se développer. Le vrai enjeu n’est pas de savoir si l’opérateur est africain ou non, c’est de savoir si l’infrastructure est présente sur le sol africain, si elle est soumise aux lois africaines et si elle crée de la valeur pour les populations africaines.
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