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Une démographie sans équivalent, des pôles économiques affirmés, une zone de libre-échange continentale en construction : les leviers d’un changement d’échelle sont réunis. Reste à faire d’un accord largement ratifié un marché réellement intégré, et d’une croissance solide un financement durable.
Le continent a franchi en 2024 le seuil de 1,5 milliard d’habitants. Selon les projections des Nations unies, il devrait approcher 2,5 milliards en 2050, soit environ un habitant de la planète sur quatre. Aucune autre région ne dispose d’un tel réservoir de travailleurs, de consommateurs et d’entrepreneurs. Cet avantage crée aussi des obligations. Sans investissements massifs dans l’éducation, la formation, la santé et les infrastructures, le dividende démographique peut se muer en pression sociale. Tout l’enjeu consiste à faire de cette jeunesse une force productive plutôt qu’une file d’attente devant l’emploi public.
Il faut toutefois se garder de parler d’un bloc homogène. Quelques économies disposent d’une avance nette et pourraient entraîner les autres. Le Nigeria conjugue un immense marché intérieur, une industrie culturelle qui s’exporte et un écosystème technologique foisonnant, malgré des turbulences monétaires, des pénuries d’énergie et une insécurité persistante. L’Afrique du Sud conserve des infrastructures financières et industrielles de premier plan et abrite le principal marché de capitaux du continent. Le Kenya s’est imposé dans les paiements mobiles et les services financiers numériques. Le Maroc s’affirme comme une plateforme entre l’Europe et le reste du continent, tandis que l’Égypte tire parti de sa position géographique et de la taille de son marché. Derrière ce premier cercle, d’autres trajectoires méritent l’attention. La Côte d’Ivoire et le Sénégal modernisent leurs infrastructures et cherchent à dépasser leurs exportations traditionnelles. Le Rwanda parie sur les services, la technologie et l’attractivité. L’Éthiopie dispose d’un réel potentiel industriel et agricole, mais reste entravée par les séquelles de la guerre civile achevée en novembre 2022 et par ses difficultés financières. En décembre 2023, faute d’avoir honoré un coupon de 33 millions de dollars, elle a fait défaut sur son unique euro-obligation, d’un milliard de dollars. Quant à la République démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt, elle occupe une position stratégique dans les chaînes de valeur de la transition énergétique.
C’est à relier ces pôles que doit servir la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Le 4 septembre 2026, la Somalie a déposé son instrument de ratification, portant à cinquante le nombre d’États parties à l’accord. L’horizon change : il ne s’agit plus seulement de vendre à l’Europe, à la Chine ou aux États-Unis, mais aussi de produire pour le continent lui-même. Un industriel installé au Maroc pourrait conquérir l’Afrique de l’Ouest, un groupe agroalimentaire ivoirien étendre sa distribution aux pays voisins. Selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), une mise en œuvre effective de l’accord porterait en 2045 les exportations intra-africaines à un niveau supérieur d’environ 45 % à celui qu’elles atteindraient sans lui, soit quelque 275 milliards de dollars d’échanges supplémentaires. Mais si l’édifice est presque achevé sur le papier, le commerce réalisé sous préférences ZLECAf reste embryonnaire sur le terrain. Il est freiné par les règles d’origine, des listes tarifaires incomplètes et des administrations douanières aux capacités très inégales. Des outils existent, comme le système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), mais le reste du chantier est considérable : harmoniser les normes, simplifier les procédures, construire des corridors routiers et ferroviaires, interconnecter les réseaux électriques. L’intégration ne se décrète pas ; elle se construit au quotidien.
Reste la question de la souveraineté économique. Une large part des financements, des technologies, des équipements industriels et des débouchés du continent dépend encore de partenaires extérieurs : la Chine pèse lourd dans les infrastructures et les échanges, l’Europe conserve des liens commerciaux et historiques majeurs, tandis que les États-Unis, l’Inde, les monarchies du Golfe et la Turquie multiplient les initiatives. L’enjeu n’est pas de troquer une tutelle contre une autre, mais de diversifier les partenariats, de renforcer les capacités de financement locales et de négocier des accords plus conformes aux intérêts du continent. Des banques régionales plus solides, des marchés financiers plus profonds et des mécanismes de financement en monnaie locale réduiraient peu à peu l’exposition aux soubresauts monétaires internationaux. Un ensemble capable de transformer ses ressources, de se nourrir et de commercer avec lui-même disposerait d’une tout autre marge de négociation face aux économies dominantes. Encore faut-il surmonter des fragilités tenaces : endettement, instabilité politique, conflits, corruption, déficit d’infrastructures, inégalités. Dans ses Perspectives économiques en Afrique 2026, la Banque africaine de développement (BAD) table sur une croissance de 4,2 % cette année, après 4,4 % en 2025, avant un rebond à 4,4 % en 2027, mais elle évalue à plus de 1 300 milliards de dollars par an le déficit de financement à combler pour atteindre les Objectifs de développement durable. La résilience est réelle ; elle ne suffira pas sans économies plus productives et plus diversifiées.
Le continent de demain ne sera sans doute pas une puissance uniforme. Il ressemblera plutôt à un archipel de pôles régionaux complémentaires, reliés par le commerce, l’industrie, l’énergie et la technologie. Son avenir dépendra moins de ce que recèle son sous-sol que de sa capacité à valoriser ses ressources humaines, naturelles et intellectuelles. L’ambition tient au fond en une phrase : cesser d’être le marché des autres et leur fournisseur de matières premières, pour devenir un acteur qui conçoit, produit, finance et exporte ses propres solutions. Ce basculement pourrait bien compter parmi les grandes transformations économiques du siècle.
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