Minim-Martap : quand l’actionnaire majoritaire retourne son fusil contre son propre projet

Minim-Martap : quand l’actionnaire majoritaire retourne son fusil contre son propre projet

26 août 2026

À Dubaï, un actionnaire qui détient déjà 55 % de Canyon Resources tente de racheter le reste au rabais pour sortir la société australienne de la Bourse. Sur le terrain camerounais, dans l’Adamaoua, le gisement de bauxite qu’elle contrôle voit déjà s’éloigner sa date d’entrée en production. Un dossier qui en dit long sur la fragilité des juniors minières face à leurs propres actionnaires de référence.

L’annonce d’une offre publique d’achat lancée le 29 juillet par A2MP Investments sur les actions qu’elle ne détient pas encore dans Canyon Resources dépasse largement le cadre d’une simple opération financière. Elle éclaire, à travers le sort réservé au gisement de bauxite de Minim-Martap, dans l’Adamaoua, les rapports de force qui structurent l’accès aux ressources minières stratégiques du Cameroun, non pas entre prétendants rivaux, comme on pourrait le supposer d’emblée, mais entre un actionnaire déjà dominant et les minoritaires qu’il cherche à évincer.

Le projet Minim-Martap est l’un des gisements de bauxite non exploités les plus riches au monde, avec plus de 100 millions de tonnes de réserves recensées lors de l’octroi du permis d’exploitation à Canyon Resources. La convention minière signée en juillet 2024 en fixe les termes : une redevance de 5 % sur la valeur commerciale de la production reversée à l’État camerounais, une participation gratuite de 10 % de ce dernier dans la mine, et une obligation de transformation locale portant sur 30 % de la production de bauxite. Autant de dispositions qui traduisent le durcissement du cadre réglementaire camerounais engagé avec la révision du code minier en 2023, désormais plus exigeant en matière de redevances et de participation étatique dans les sociétés minières. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’opération lancée par A2MP Investments, société basée à Dubaï et contrôlée à 97,3 % par Eagle Eye Asset Holdings. Le groupe, associé à son actionnaire de contrôle Gagan Gupta, détenait déjà 55,56 % du capital de Canyon Resources au moment du dépôt de son offre. Il propose désormais 0,05 dollar australien par action pour le solde du capital, une décote de 42,5 % par rapport au dernier cours coté de 0,087 dollar australien, valorisant les fonds propres de la société à environ 103 millions de dollars australiens. L’argument avancé par le repreneur est celui d’une dégradation des fondamentaux économiques du projet depuis l’étude de faisabilité définitive publiée en septembre 2025 : primes sur la bauxite revues à la baisse, coûts de fret et d’investissement logistique alourdis par l’inflation. Le comité indépendant de Canyon Resources conteste cette lecture et a demandé aux actionnaires minoritaires de ne prendre aucune décision avant la publication de son propre rapport d’expert indépendant.

Le différend porte ainsi moins sur l’opportunité d’exploiter Minim-Martap que sur son ampleur : Canyon Resources défendait une exploitation à grande échelle tournée vers l’export international, quand A2MP privilégie une version resserrée du projet, intégrée à sa propre stratégie minière et aluminium sur le continent. Le dossier a d’ailleurs pris un tour plus pressant depuis la mi-août : Canyon Resources a suspendu volontairement sa cotation à l’Australian Securities Exchange le 20 août, après le gel des nouveaux décaissements sur sa facilité bancaire syndiquée d’environ 82 milliards de francs CFA par la banque AFG. La cotation a repris le 24 août, mais la société n’est désormais plus en mesure de garantir une première exportation de bauxite au quatrième trimestre 2026, faute de financement assuré et de chaîne logistique achevée au port de Douala.

Pour Yaoundé, cette bataille actionnariale illustre un dilemme récurrent des économies riches en ressources : comment capter davantage de valeur ajoutée locale et de recettes fiscales sans décourager les capitaux étrangers indispensables au financement d’infrastructures minières coûteuses. Le renforcement du cadre réglementaire depuis 2023, redevances, participation étatique gratuite, obligations de transformation locale, s’inscrit dans cette recherche d’équilibre. Reste à savoir comment ce cadre résistera à l’épreuve d’un actionnaire majoritaire cherchant à reprendre la main sur un actif coté, loin du regard des marchés publics : l’issue de cette bataille actionnariale donnera une indication précieuse sur la capacité du Cameroun à faire respecter ses exigences quelle que soit l’évolution du contrôle capitalistique des sociétés concessionnaires.

Retrouvez l’ensemble de nos articles Décryptage

Recommandé pour vous

Décryptage

Gouverner après 80 ans

Trois chefs d’État africains ont aujourd’hui plus de 80 ans et cumul…
Décryptage

La prochaine industrialisation se cache dans les déchets

Longtemps cantonnée à la gestion des déchets, l’économie circulaire s&rsqu…
Décryptage

226 millions de personnes sans eau potable : l’échéance 2030 s’éloigne

En Afrique de l’Est et australe, 226 millions de personnes, près d’u…