La prochaine industrialisation se cache dans les déchets

La prochaine industrialisation se cache dans les déchets

23 août 2026

Longtemps cantonnée à la gestion des déchets, l’économie circulaire s’impose progressivement comme une stratégie industrielle à part entière. Réduire la dépendance aux matières premières importées, créer des emplois, faire émerger de nouvelles chaînes de valeur locales, le potentiel est réel, à condition de transformer l’essai.

Et si une partie de la prochaine industrialisation se trouvait déjà dans les déchets, les matériaux usagés et les produits que l’on considère encore comme arrivés en fin de vie ? Plutôt que d’extraire, produire, consommer puis jeter, il s’agit de prolonger la durée de vie des produits, de réparer, réutiliser, remettre à neuf et recycler les matières afin de leur conserver une valeur économique le plus longtemps possible. L’enjeu dépasse largement la protection de l’environnement, là où la création d’emplois et la réduction de la dépendance aux importations constituent des priorités, la circularité peut devenir un véritable levier de développement, à condition de dépasser la vision qui la réduit encore trop souvent au seul recyclage. Son champ est en réalité bien plus vaste, il va de la conception des produits à la fabrication, en passant par la réparation, le réemploi et la transformation en nouvelles matières premières. C’est précisément ce que confirme l’African Circular Economy Alliance (ACEA), soutenue par la Banque africaine de développement (BAD), qui identifie cinq domaines à fort potentiel, systèmes alimentaires, emballages, bâtiment, textile et mode ainsi qu’équipements électroniques. L’objectif y est partout le même, réduire le gaspillage de ressources tout en créant de nouvelles activités économiques. Cela rejoint les ambitions industrielles du continent : récupérer localement des matières aujourd’hui perdues ou exportées, pour les réintroduire dans la production plutôt que de limiter la participation africaine aux premières étapes des chaînes de valeur.

Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du marché, à interpréter comme des scénarios plutôt que comme des résultats acquis. En juin 2024, Anthony Nyong, directeur du département Changement climatique et Croissance verte de la BAD, estimait que des investissements et des politiques adaptés pourraient permettre d’augmenter le PIB africain de 2,2 % et de créer 11 millions d’emplois, pour un marché mondial de l’économie circulaire évalué à plusieurs centaines de milliards de dollars. Une estimation plus récente, publiée par la BAD en 2025, situe désormais ce marché à 546 milliards de dollars à l’horizon 2030. Ces projections restent conditionnées à la mise en place de politiques publiques, d’investissements, de compétences et d’infrastructures adaptés.

L’intérêt est particulièrement net pour les petites et moyennes entreprises. En 2024, la BAD a sélectionné 30 entreprises dans le cadre de son programme AfriCircular Innovators, actives dans l’alimentation, les emballages, le bâtiment, l’électronique et le textile, parmi elles, des projets de transformation de déchets plastiques en matériaux de construction ou de valorisation de déchets agricoles. Le terrain le plus favorable reste toutefois urbain, dans des villes en croissance rapide, confrontées à des volumes de déchets grandissants, organiser la collecte, le tri et la transformation peut faire émerger des filières entières, du recyclage des plastiques à la récupération des métaux. Cela suppose néanmoins de sortir d’une logique informelle, où les travailleurs concernés ont rarement accès au financement, à la protection sociale ou aux équipements de sécurité, la transition circulaire devra les intégrer plutôt que les remplacer.

Reste le défi des infrastructures. Sans systèmes efficaces de collecte, de tri, de stockage et de transformation, les déchets demeurent une charge plutôt qu’une ressource. Les entreprises ont aussi besoin de marchés suffisamment vastes pour rentabiliser leurs investissements, c’est à cette échelle que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait jouer un rôle déterminant, en facilitant la circulation des matières récupérées et des produits issus du réemploi entre les marchés du continent. Les volumes nécessaires à certaines activités industrielles sont en effet souvent difficiles à atteindre dans un seul pays. L’Union africaine a d’ailleurs adopté un Continental Circular Economy Action Plan pour la période 2024-2034, destiné à orienter les politiques continentales vers un modèle moins dépendant d’une consommation intensive de ressources, un cadre que l’ACEA a tenté de traduire en actes lors de sa réunion annuelle, en juillet 2026 à Abidjan, où des représentants de 23 pays et de nombreux partenaires ont appelé à passer des engagements politiques à une mise en œuvre à grande échelle. C’est précisément là que se situe le principal obstacle, ce potentiel ne se transformera pas automatiquement en croissance industrielle. Il faudra mobiliser des capitaux, développer les compétences, harmoniser les normes et structurer les filières sans se limiter à quelques projets exemplaires qui ne changeraient rien aux modèles de production à grande échelle.

L’économie circulaire n’est donc pas une solution miracle, mais une possibilité stratégique : produire davantage de valeur avec les ressources déjà disponibles. Si les politiques publiques, les entreprises et les investisseurs parviennent à franchir le cap de l’expérimentation, les déchets et les matières récupérées pourraient cesser d’être perçus comme un problème environnemental pour devenir l’un des matériaux de la prochaine phase d’industrialisation.

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