Trois chefs d’État africains ont aujourd’hui plus de 80 ans et cumulent, à eux trois, plus d’un siècle au pouvoir. Reste à savoir si le problème est leur âge, ou l’absence de tout mécanisme pour un jour les remplacer.
L’image est devenue presque familière, une Afrique jeune dans ses rues, ses universités, ses entreprises et ses réseaux sociaux, mais souvent âgée dans ses palais présidentiels. Le contraste est saisissant. Au Cameroun, Paul Biya, né en 1933, est le doyen des chefs d’État en exercice dans le monde et dirige le pays depuis 1982. Il a même été reconduit pour un huitième mandat à l’issue d’une élection contestée en octobre 2025. En Ouganda, Yoweri Museveni, 81 ans, est au pouvoir depuis 1986 et vient d’entamer un septième mandat consécutif. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, 82 ans, dirige le pays depuis près de quatre décennies cumulées, avec une interruption entre 1992 et 1997. Face à eux, le continent qu’ils gouvernent n’a plus le même visage.
L’Union africaine considère les 15-35 ans comme les « jeunes » au sens de sa Charte africaine de la jeunesse, et estime à plus de 400 millions le nombre de personnes appartenant à cette tranche d’âge sur le continent. La population africaine est également la plus jeune du monde : selon les estimations des Nations unies, l’âge médian y tourne autour de 17-19 ans dans plusieurs des pays cités plus haut. Le problème ne tient donc pas simplement à une différence de génération : il tient au décalage possible entre la société et ceux qui prétendent l’incarner.
Il serait toutefois excessif d’affirmer que « la majorité des dirigeants africains sont vieux » sans disposer d’une statistique continentale suffisamment homogène pour l’établir. Le constat vérifiable est différent, car plusieurs des dirigeants les plus anciens du continent occupent toujours le pouvoir, parfois depuis plusieurs décennies. Cette longévité politique pose une question essentielle, comment organiser la transmission du pouvoir ? Une démocratie ne devrait pas dépendre de l’âge biologique d’un président, car un dirigeant de 80 ans peut être compétent, réformateur et parfaitement légitime ; à l’inverse, la jeunesse d’un responsable politique ne constitue aucune garantie de bonne gouvernance. L’enjeu est ailleurs, existe-t-il des institutions capables de permettre l’alternance, la concurrence politique, la transmission des responsabilités et l’émergence de nouvelles générations ? C’est précisément là que le malaise de la jeunesse africaine devient significatif. Selon le rapport phare 2025 d’Afrobarometer, fondé sur plus de 53 000 entretiens dans 39 pays, les jeunes Africains de 18 à 35 ans participent moins que leurs aînés à presque toutes les formes classiques de vie politique et civique, l’écart est le plus marqué pour le vote, avec 18 points de moins que les générations plus âgées. Ils sont également moins nombreux à assister aux réunions communautaires, à contacter des responsables locaux ou à se rapprocher des partis. En revanche, ils sont davantage présents dans les manifestations. Le même rapport montre que cette distance vis-à-vis des institutions traditionnelles ne traduit pas une indifférence à la politique. La jeunesse africaine reste en effet attachée à la démocratie comme système, mais se montre plus insatisfaite que ses aînés de la manière dont elle fonctionne dans son pays. Autrement dit, elle ne rejette pas nécessairement la démocratie ; elle rejette plutôt une démocratie dont elle estime ne pas suffisamment voir les résultats.
C’est dans ce contexte que l’arrivée de dirigeants plus jeunes prend une portée particulière. Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye a remporté l’élection présidentielle du 24 mars 2024 dès le premier tour, à l’âge de 44 ans, avec 54,28 % des suffrages, après une campagne qui a largement mobilisé une population jeune et exprimé une volonté de rupture avec l’ordre politique précédent. Il faut cependant se méfier d’un raccourci, remplacer des dirigeants âgés par des dirigeants plus jeunes ne suffit pas à « rajeunir » une démocratie. Le Tchad, par exemple, a porté au pouvoir Mahamat Idriss Déby après une transition militaire, avant une élection contestée en 2024. Être jeune n’est donc pas synonyme, en soi, de renouvellement démocratique. La véritable rupture serait plus profonde, elle consisterait à permettre à une nouvelle génération de participer réellement à la définition des politiques publiques, à accéder aux partis, aux parlements, aux administrations et aux responsabilités économiques. Elle supposerait également des mécanismes crédibles de succession, des élections compétitives et des institutions suffisamment solides pour que l’alternance ne dépende pas d’une crise, d’un coup d’État ou de la disparition d’un homme. La « vieille Afrique » n’est donc pas une question d’âge, c’est une métaphore pour désigner des systèmes politiques qui peinent à se renouveler.
Le continent n’a pas besoin de remplacer systématiquement ses anciens dirigeants par des trentenaires ou des quadragénaires. Il a besoin que l’âge ne soit plus un obstacle à la transmission du pouvoir, et que la jeunesse ne soit plus seulement convoquée comme slogan électoral, force militante ou réservoir de voix. La question fondamentale est finalement simple : qui gouvernera demain, et dans quelles institutions ? Ce continent possède déjà sa jeunesse. Elle est nombreuse, connectée, éduquée et de plus en plus exigeante. Ce qui lui manque encore, dans de nombreux pays, ce n’est pas seulement une place dans les discours, c’est une place réelle dans la décision.
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