Une mission technique du FMI a séjourné à Dakar en juin 2026 et salué les progrès macroéconomiques du Sénégal. Mais entre un dossier techniquement avancé et un dossier politiquement clos, la distance reste entière : c’est le Conseil d’administration, à Washington, qui tranchera, selon un calendrier que Dakar ne maîtrise pas.
Une équipe du Fonds monétaire international a séjourné à Dakar du 15 au 19 juin pour évaluer la situation macroéconomique du pays et échanger avec les autorités sur les défis à venir. Le communiqué publié le 22 juin au terme de ces travaux contient une phrase que la plupart des commentaires ont laissée passer, alors qu’elle en constitue la clé de lecture : cette mission ne donnera pas lieu à une réunion du Conseil d’administration. Ce qui s’est tenu à Dakar relève donc de l’expertise, pas de la décision, une distinction institutionnelle qui mérite d’être expliquée sans jargon, car elle conditionne toute lecture sérieuse de la séquence.
L’équipe envoyée sur le terrain n’est pas l’organe qui tranche : ce sont des fonctionnaires du Fonds qui constatent, évaluent et recommandent. La décision appartient à un autre organe, le Conseil d’administration, où siègent les représentants des États membres qui financent l’institution. Il leur reviendra de déterminer comment qualifier l’écart de déclaration hérité de l’ancienne administration : simple omission, défaillance de procédure, ou inexactitude plus sérieuse. Tant que cette étape n’a pas eu lieu, rien n’est acquis, quelle que soit la qualité du travail accompli sur le terrain. Ce qui retient aujourd’hui le Sénégal n’est pas une comptabilité encore défaillante, déjà largement corrigée selon le Fonds lui-même, mais une qualification formelle que les administrateurs attendent avant de statuer. La distance entre le travail des experts à Dakar et le verdict des administrateurs à Washington, c’est exactement la distance entre un dossier techniquement prêt et un dossier politiquement clos.
Sur le fond macroéconomique, le communiqué reconnaît une performance réelle. La croissance du PIB réel a atteint 6,7 % en 2025, tirée par la montée en puissance du secteur des hydrocarbures, une dynamique qui a également contribué à améliorer sensiblement les équilibres extérieurs du pays. Plus significatif encore : le déficit budgétaire a été ramené de 13,4 % à 6,4 % du PIB sur la seule année 2025, une réduction de moitié qui résulte, selon le FMI, essentiellement des efforts de rationalisation des dépenses publiques. L’équipe de mission a par ailleurs salué la réforme institutionnelle qui unifie désormais les fonctions de gestion de la dette publique, mesure jugée essentielle dans le processus de régularisation, tout en répétant son avertissement central : la poursuite d’actions décisives demeure indispensable pour progresser vers la clôture définitive du dossier. Ce déficit ramené à 6,4 % constitue, sur le papier, une amélioration remarquable. Le communiqué précise cependant que cette baisse provient « principalement » de la rationalisation des dépenses, sans détailler la part qui revient aux nouvelles recettes pétrolières et gazières par rapport aux économies budgétaires structurelle, une distinction qui n’est pas anodine pour un investisseur : un déficit qui se réduit grâce à une rente nouvelle et volatile n’a pas la même robustesse qu’un déficit qui recule grâce à une discipline de dépense reproductible d’une année sur l’autre. Le Fonds signale d’ailleurs lui-même la fragilité de cet acquis : la hausse des cours du pétrole, consécutive au conflit au Moyen-Orient, devrait exercer une pression supplémentaire sur les finances publiques sénégalaises en 2026, en raison du coût budgétaire des subventions énergétiques non ciblées. Le paradoxe est frappant, le même secteur pétrolier qui a soutenu la croissance et réduit le déficit en 2025 devient, par le biais de ces subventions non réformées, un facteur de risque budgétaire dès l’exercice suivant. Derrière cette remarque technique se cache un message de fond que le Fonds répète depuis des années dans plusieurs pays africains : les subventions générales, dont bénéficient indifféremment les ménages aisés et les plus modestes, sont jugées trop coûteuses et insuffisamment ciblées. C’est un débat de société autant qu’un débat comptable, et les autorités sénégalaises devront s’y confronter directement dans les mois qui viennent.
Pendant toute cette période de dialogue technique, les agences de notation n’ont pas attendu le Conseil d’administration pour se prononcer. Moody’s avait déjà abaissé de deux crans la note souveraine du pays en février 2025, la faisant passer de B1 à B3, avant de la dégrader à nouveau le 10 octobre 2025, à Caa1, assortie d’une perspective négative. Du côté de S&P, l’agence avait abaissé la note souveraine de B- à CCC+ en novembre 2025, puis dégradé en mars 2026 la note en monnaie locale au même niveau CCC+, alignant ainsi les deux notations par le bas. Dans ce contexte, les rendements sur les eurobonds sénégalais ont atteint des niveaux particulièrement élevés, certains titres affichant des taux compris entre 11 % et 14 %, ce qui exclut de fait tout retour à un coût raisonnable sur le marché international. Le pays s’est donc replié sur le marché régional de l’UEMOA, où il a levé un volume historique de 4 004 milliards de FCFA en 2025, auprès d’investisseurs institutionnels de la zone. C’est une solution efficace à court terme, mais qui ne remplace ni le volume ni les conditions qu’offrirait un retour aux marchés internationaux, et qui concentre progressivement le risque souverain sénégalais sur les bilans des institutions financières de la sous-région elle-même.
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