Cobalt congolais, manganèse gabonais, graphite mozambicain : sans les minéraux africains, la transition énergétique mondiale resterait un vœu pieux. Mais entre la ruée des grandes puissances sur ces ressources et la difficulté persistante du continent à en capter la valeur, l’Afrique risque de revivre les travers de l’ère pétrolière si elle ne change pas de stratégie.
Sans cobalt congolais, pas de batteries pour véhicules électriques. Sans manganèse gabonais, pas de technologies propres. Sans graphite mozambicain ni bauxite guinéenne, la transition énergétique mondiale reste un vœu pieux. L’Afrique s’impose comme la solution minérale d’un monde en décarbonation accélérée. Et pourtant, en 2026, l’essentiel de ces ressources continue de quitter le continent à l’état brut, ne retenant qu’une fraction infime de la valeur qu’elles génèrent ensuite dans les usines asiatiques ou les laboratoires européens. Ce paradoxe n’est pas nouveau. Il prend néanmoins une dimension inédite à mesure que la demande mondiale s’emballe : selon la Chambre africaine de l’énergie, la demande globale en minéraux critiques (cobalt, lithium, nickel, cuivre, métaux du groupe du platine) pourrait être multipliée par cinq d’ici 2035 par rapport aux niveaux de 2023, avec des déficits d’approvisionnement anticipés dès la fin de la décennie. Dans ce contexte de raréfaction annoncée, chaque tonne de minerai africain est devenue un enjeu géopolitique de premier ordre.
Cette compétition a pris, depuis le début de l’année, une tournure beaucoup plus officielle. Le 4 février 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a présidé à Washington la première réunion ministérielle consacrée aux minéraux critiques, avec un accent particulier sur la République démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt. Cette rencontre s’inscrivait dans le cadre du « Project Vault », un plan de l’administration Trump doté de 12 milliards de dollars et destiné à constituer une réserve stratégique américaine en terres rares, cobalt et lithium ; plus de cinquante délégations étaient annoncées, parmi lesquelles plusieurs pays africains producteurs. De l’autre côté de cette compétition, la Chine conserve la majeure partie des capacités mondiales de raffinage et de transformation de ces minéraux, tandis que l’Europe s’efforce de diversifier ses approvisionnements dans le cadre de sa stratégie sur les matières premières critiques. L’Afrique se retrouve ainsi courtisée, sous pression et parfois instrumentalisée dans une rivalité qui la dépasse, mais dont elle doit impérativement maîtriser les termes sous peine de reproduire les erreurs de l’ère pétrolière, le continent est d’ailleurs souvent qualifié de « continent solution » d’un monde bas carbone, reste à savoir qui, demain, en captera réellement la valeur. Cette concurrence entre grandes puissances redessine d’ailleurs, à l’intérieur même du continent, la géographie de la confiance des investisseurs : pour la deuxième année consécutive, l’Afrique du Sud, la Namibie et le Botswana, rejoints par le Maroc, occupent les quatre premières places du classement des 25 pays miniers les plus attractifs établi par Jeune Afrique, portés par des cadres réglementaires matures, des infrastructures solides et une stabilité institutionnelle reconnue. Derrière ce quatuor, la dynamique des prix de l’or et du cuivre repositionne désormais l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale dans les radars des capitaux miniers internationaux. La Namibie illustre bien cette bascule : longtemps cantonnée à l’uranium et aux diamants, elle s’impose aujourd’hui comme le nouvel eldorado africain de l’hydrogène vert, attirant des investissements massifs dans les énergies renouvelables adossées à ses ressources naturelles. Ce modèle d’intégration, extraire, transformer, valoriser sur place, est précisément ce que le reste du continent peine encore à systématiser à grande échelle.
Reste la question qui déterminera, en définitive, qui profitera vraiment de cette nouvelle donne. Les obstacles sont pourtant connus : une alimentation électrique peu fiable dans les zones d’extraction, des régimes de licences opaques, des financements de projets conditionnés à des engagements d’exportation brute, l’absence de stratégies industrielles nationales cohérentes. Ces contraintes ne sont pas insurmontables, et plusieurs États l’ont déjà démontré. Le Zimbabwe a ouvert la voie dès décembre 2022 en interdisant l’exportation de lithium brut, contraignant les opérateurs à négocier l’installation d’unités de traitement sur son sol, une mesure qu’il a étendue en février 2026 à l’ensemble de ses minerais non transformés. Le Ghana a suivi une logique comparable en 2025 avec la création du Ghana Gold Board, désormais acheteur et exportateur exclusif de l’or artisanal, dans le but de retenir une plus grande part de la valeur sur le territoire national. La RDC, de son côté, avance plus lentement avec le projet Buenassa, une future raffinerie cuivre-cobalt de 350 millions de dollars dans la province du Lualaba, soutenue par le cabinet financier américain Delphos International. Ces initiatives restent encore trop isolées pour former un système industriel continental cohérent, mais elles tracent une voie.
Pour les dirigeants d’entreprise actifs dans le secteur extractif ou dans les chaînes d’approvisionnement industrielles, l’enjeu est clair : le continent qui parviendra à transformer ses ressources minérales en produits à valeur ajoutée, batteries, composants électroniques, alliages spéciaux, disposera d’un levier de négociation inédit face au reste du monde, et surtout d’une base industrielle que les seules fluctuations des cours ne pourront plus effacer.
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