Fiscalité camerounaise : l’impôt qui tue avant que l’entreprise ne vive

Fiscalité camerounaise : l’impôt qui tue avant que l’entreprise ne vive

13 juillet 2026

Il existe, au cœur du système fiscal camerounais, une anomalie que les entrepreneurs du pays connaissent intimement mais que les textes officiels habillent d’un vocable technocratique rassurant : le minimum de perception. Derrière cette formule anodine se cache une réalité brutale, une entreprise peut ne réaliser aucun bénéfice, accumuler les pertes, traverser une crise de trésorerie sévère, et recevoir malgré tout un avis d’imposition. Non pas parce qu’elle a gagné de l’argent. Simplement parce qu’elle existe et qu’elle a vendu quelque chose.

Le principe est le suivant : l’impôt sur les sociétés au Cameroun comporte un plancher forfaitaire calculé non sur le résultat net, mais sur le chiffre d’affaires. Peu importe que les charges aient dépassé les recettes. Peu importe que l’entreprise ait subi des impayés, des ruptures d’approvisionnement, des pannes d’électricité ou un ralentissement conjoncturel. Le fisc, lui, présente sa facture. À ce mécanisme s’ajoutent la patente, les taxes foncières, les cotisations sociales patronales, et une constellation de prélèvements annexes qui s’appliquent à l’activité brute, indépendamment de toute rentabilité. Le résultat est un taux de pression fiscale effective dans le secteur formel que le président du GECAM, Célestin Tawamba, évalue à 57 %, le plus élevé de la zone CEMAC. Un chiffre qui n’est pas le taux nominal inscrit dans le Code général des impôts, mais la réalité vécue par les entreprises qui jouent le jeu de la déclaration et de la conformité.

Une logique héritée, jamais réformée

Comment en est-on arrivé là ? L’impôt minimum forfaitaire n’est pas une invention camerounaise : il est l’héritier direct des systèmes fiscaux mis en place à l’époque coloniale, conçus pour des économies de comptoirs où l’objectif premier était la collecte de recettes pour la puissance administrante, non le développement d’un tissu entrepreneurial local. Ces dispositifs ont été reconduits, parfois ajustés à la marge, mais jamais fondamentalement remis en cause lors des indépendances ni dans les décennies qui ont suivi. Les programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, ont davantage focalisé les réformes sur la réduction des dépenses publiques que sur la modernisation de la structure fiscale. Le minimum de perception a survécu, robuste et indifférent aux alternances politiques, comme un vestige institutionnel que personne n’a eu l’intérêt ou le courage politique de supprimer.

Car il faut nommer les choses : ce dispositif arrange l’État à court terme. Il garantit un rendement fiscal prévisible, indépendant des cycles économiques. Dans un pays où le secteur informel représente une part considérable de l’activité réelle et échappe largement à l’impôt, le contribuable formel, celui qui a pris le risque de s’enregistrer, de tenir une comptabilité, de déclarer ses salariés, devient la variable d’ajustement budgétaire par défaut. Il est visible, traçable, solvable en apparence. Il paie donc pour ceux qui ne paient pas.

Le piège de la formalisation

C’est là que réside le paradoxe le plus pernicieux de ce système. Les gouvernements africains, le Cameroun en tête, proclament vouloir réduire le poids de l’économie informelle, élargir l’assiette fiscale, moderniser leur tissu productif. Mais la fiscalité qu’ils maintiennent envoie aux entrepreneurs un signal exactement inverse : la formalisation est une punition. Celui qui déclare son activité, ouvre un compte bancaire professionnel et embauche en bonne et due forme s’expose à des prélèvements qui peuvent le mettre en faillite avant même d’avoir atteint l’équilibre. Celui qui reste dans l’ombre, facture sans reçu et paie ses employés en liquide, préserve sa trésorerie et sa flexibilité. Le système, tel qu’il est construit, récompense l’informalité et sanctionne la conformité.

Dans ce contexte, l’indignation de Tawamba lors de la Cameroon-UE Business Week n’était pas rhétorique. Elle traduisait une réalité arithmétique simple : une PME camerounaise en phase de démarrage, qui n’a pas encore atteint son seuil de rentabilité, ce qui est la norme, non l’exception, pour toute entreprise dans ses premières années, se retrouve fiscalement traitée comme si elle prospérait. Les charges fixes obligatoires s’accumulent au moment précis où les ressources manquent le plus. Beaucoup ne survivent pas à cette période. Celles qui y survivent le font souvent en basculant partiellement dans l’informalité, alimentant ainsi le cercle vicieux que la politique publique prétend combattre.

Ce que cela coûte réellement

Le coût de cette anomalie n’est pas seulement individuel, il est systémique. Chaque entreprise qui ferme avant d’avoir créé ses premiers emplois durables est un investissement perdu : en formation, en capital, en risque personnel assumé par un entrepreneur qui avait choisi de jouer selon les règles. Chaque entrepreneur qui renonce à se formaliser est contribuable potentiel de moins, une entreprise de moins susceptible d’accéder au crédit bancaire, de remporter des marchés publics, d’exporter. Le manque à gagner pour l’économie camerounaise est considérable et, surtout, difficilement mesurable précisément parce que ce sont des entreprises qui n’ont jamais existé dans les statistiques officielles.

Réformer ce système n’est pas une option technique parmi d’autres : c’est une condition préalable à toute ambition de diversification économique sérieuse. Tant que l’impôt frappe l’existence plutôt que le succès, le Cameroun continuera d’exporter ses entrepreneurs les plus capables vers des juridictions plus accueillantes, et d’importer à prix fort les investissements qu’il aurait pu faire germer chez lui.

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