Riche de ses terres, de son cacao, de son bois et de son pétrole, le Cameroun continue pourtant de former sa jeunesse pour l’administration plutôt que pour l’entreprise. Derrière ce paradoxe se joue une question décisive : celle d’un pays capable de transformer ses ressources en richesse durable, ou condamné à en exporter la matière brute pour en importer la valeur ajoutée.
Depuis plusieurs décennies, la fonction publique est perçue comme le symbole de la réussite sociale. Obtenir un poste dans l’administration garantit généralement un revenu stable, une retraite et une certaine sécurité, ce qui pousse des milliers de jeunes diplômés à se concentrer sur les concours administratifs au détriment de l’initiative privée. Or, un État ne peut pas employer toute sa jeunesse. Lorsque la majorité des talents cherche à intégrer l’administration, le pays perd une part décisive de sa capacité d’innovation et de création de valeur. La première transformation nécessaire concerne donc l’éducation. Le système éducatif camerounais reste très théorique, orienté vers l’obtention de diplômes plutôt que vers les compétences pratiques. Pour bâtir une économie productive, il faut former les jeunes aux métiers de l’agriculture moderne, de l’industrie, du numérique, de l’énergie et de la transformation alimentaire. Les universités devraient encourager l’entrepreneuriat et l’innovation locale : un étudiant ne devrait pas seulement apprendre à chercher un emploi, mais à créer une activité économique viable.
L’agriculture représente le levier le plus immédiat. Le Cameroun est l’un des principaux producteurs mondiaux de matières premières agricoles, cacao, café, bananes, palmier à huile, coton, maïs et manioc. Pourtant, une grande partie de cette production reste peu transformée localement : en 2025, le cacao brut et ses dérivés ont représenté 38,5 % des recettes totales d’exportation, loin devant le pétrole brut (22,9 %), le gaz naturel liquéfié (11,4 %), le bois (7,1 %) et le coton brut (4 %). Le contraste entre les 810 milliards FCFA générés par les fèves brutes et les 386 milliards FCFA des produits semi-finis illustre que la valeur ajoutée reste largement captée à l’extérieur, c’est précisément le piège de la rente. Développer des industries agroalimentaires capables de valoriser ces ressources sur place permettrait de créer des emplois et d’augmenter durablement les revenus agricoles. L’industrialisation est tout aussi indispensable : aucun pays n’est devenu durablement riche sans un tissu industriel solide, qu’il s’agisse des filières du bois, du textile, des matériaux de construction ou de la transformation minière. Cela suppose des infrastructures fiables, routes, chemins de fer, ports, électricité, connectivité, et un environnement réglementaire lisible. Beaucoup d’entrepreneurs camerounais se heurtent encore à la lourdeur administrative, au manque de financement et à l’insécurité juridique. Simplifier la création d’entreprise, alléger la fiscalité des petites structures et améliorer l’accès au crédit sont des réformes à portée immédiate, à condition que la lutte contre la corruption soit conduite avec une réelle détermination institutionnelle : elle fragilise les institutions, décourage les investisseurs et réduit l’efficacité des politiques publiques.
Le numérique et la diaspora constituent deux leviers complémentaires, encore sous-exploités. Avec une population jeune et dynamique, le Cameroun pourrait bâtir un véritable écosystème technologique au cœur de l’Afrique centrale, dans les services numériques, le paiement mobile, l’éducation en ligne ou l’agriculture de précision. La diaspora, de son côté, représente une ressource financière considérable et récurrente : en 2024, les transferts de fonds de la diaspora camerounaise ont dépassé 652 milliards FCFA, soit environ 1,2 milliard de dollars. Ces flux demeurent toutefois en deçà de leur potentiel réel, une partie transitant par des canaux informels en raison des contraintes réglementaires propres à la zone CEMAC. Créer un cadre d’investissement lisible et sécurisé permettrait de mobiliser davantage ces capitaux au service du développement national. La transformation économique du Cameroun dépendra en définitive d’un changement de mentalité collective : le développement ne viendra pas de l’État seul, mais de la capacité des citoyens à produire, innover et prendre des initiatives. Le pays possède tous les atouts nécessaires pour sortir du piège de la rente. Il lui reste à les mobiliser avec méthode, ambition, constance et à comprendre que la richesse d’une nation se mesure d’abord à sa capacité à transformer son potentiel en valeur durable.
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