Golfe de Guinée : le terrorisme prend racine

Golfe de Guinée : le terrorisme prend racine

22 avril 2026

Depuis 2019 au Bénin et 2021 au Togo, les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont franchi les frontières du Sahel pour s’implanter durablement dans les pays côtiers du golfe de Guinée. Parallèlement, le nord-ouest du Nigeria voit ses violences entre communautés rurales se mêler à un banditisme armé que les cellules djihadistes cherchent à instrumentaliser. Face à cette menace devenue endogène, la réponse militaire seule ne suffit plus.

Longtemps perçu comme une menace lointaine confinée aux sables du Sahel central, le terrorisme en Afrique de l’Ouest opère aujourd’hui une mue stratégique et géographique profonde. L’insécurité n’est plus seulement une question de débordements frontaliers, mais une réalité qui s’enracine au cœur même des sociétés. Cette mutation se manifeste par une progression méthodique vers les pays côtiers, autrefois épargnés, tandis que le Nigeria voit ses fractures internes s’aggraver de manière alarmante.

La descente vers le sud constitue sans doute le tournant le plus préoccupant de la décennie. Dès 2019, les parcs naturels de la Pendjari et du W, au nord du Bénin, ont été le théâtre des premières incursions jihadistes, l’enlèvement de deux touristes français et l’assassinat de leur guide marquant une rupture symbolique. Ce qui n’était alors que des raids sporadiques s’est transformé, à partir de 2021, en une présence opérationnelle stable, les groupes affiliés au JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda, exploitant avec méthode les zones grises où l’administration est peu présente. Au Togo, la région des Savanes subit depuis la même année une pression similaire, marquée par des attaques répétées contre les postes de sécurité et une montée en puissance suffisamment grave pour que le président Gnassingbé évoque publiquement l’état de « guerre » djihadiste dans le nord du pays. Dans ces deux États, le terrorisme devient endogène : il ne se contente plus de frapper, il recrute localement, en instrumentalisant les frustrations des populations marginalisées. Qu’il s’agisse de l’accès aux pâturages ou du manque de perspectives économiques pour la jeunesse, chaque faille de l’État est une porte ouverte pour les groupes extrémistes, qui se présentent alors comme une alternative crédible, pourvoyeurs de justice ou de protection là où les institutions ont abdiqué.

Parallèlement, le nord-ouest du Nigeria traverse une phase de violences qui défie les catégories habituelles. La menace y est hybride, ce qui rend la lecture du conflit particulièrement complexe : la recrudescence des affrontements entre éleveurs peuls et agriculteurs haoussa pour le contrôle des terres s’entremêle avec un banditisme armé de grande ampleur dans les États de Zamfara, Katsina et Kaduna. Ces groupes, longtemps cantonnés à la criminalité ordinaire, ont atteint un niveau de sophistication préoccupant, tandis que des cellules jihadistes cherchent désormais à exploiter cette crise sécuritaire pour étendre leur influence. Il en résulte des zones de non-droit où les enlèvements de masse et les pillages financent une instabilité durable qui ronge les fondements de l’État fédéral.

Cette endogénéisation de la violence signifie que le combat ne se situe plus sur une ligne de front clairement identifiable, mais au sein même du tissu social. En contrôlant les routes de trafic ou l’orpaillage clandestin, les groupes armés ont bâti une économie de guerre dont dépendent désormais des pans entiers des populations locales. Ils ne cherchent plus seulement à conquérir des territoires par la force, mais à s’ancrer durablement en proposant un ordre alternatif, souvent perçu comme moins corrompu que des institutions officielles défaillantes. Face à cette menace organique, la réponse exclusivement militaire montre ses limites : si la coordination tactique entre États reste indispensable, elle ne saurait suffire à éteindre un feu qui se nourrit de l’absence de services publics. La stabilité future du Togo, du Bénin et du Nigeria dépendra avant tout de leur capacité à mener une reconquête de la confiance citoyenne, en tarissant la source du recrutement par un contrat social fondé sur l’équité territoriale et une présence réelle de l’État dans les régions les plus isolées.

En définitive, le terrorisme en Afrique de l’Ouest n’est plus un corps étranger que l’on pourrait simplement repousser au-delà d’une frontière. Il est devenu un phénomène interne qui exige une introspection profonde sur les modèles de gouvernance. La bataille pour le golfe de Guinée ne se gagnera pas seulement par les armes, mais par la capacité des gouvernements à redevenir les garants de l’espoir et de la dignité pour leurs populations.

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