De la République centrafricaine au Kenya, des projets concrets démontrent que l’intelligence artificielle peut renforcer des services essentiels sur le continent africain, à condition que les infrastructures et les compétences suivent.
L’intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui considérée comme l’une des technologies les plus prometteuses pour accélérer le développement économique et social. En Afrique, où les défis liés à la santé, à l’agriculture et à l’éducation demeurent considérables, elle ouvre de nouvelles perspectives pour améliorer les conditions de vie des populations. Bien qu’elle ne puisse à elle seule résoudre l’ensemble des problèmes du continent, son utilisation, lorsqu’elle est adaptée aux réalités locales et accompagnée d’investissements dans les infrastructures et les compétences, commence déjà à produire des résultats mesurables sur le terrain.
Dans le secteur de la santé, plusieurs projets illustrent ce potentiel. À Batangafo, en République centrafricaine, Médecins sans frontières a déployé en 2025 l’outil CAD4TB, un dispositif de dépistage de la tuberculose assisté par IA qui analyse des radiographies pulmonaires en zone rurale isolée : sur 203 dépistages réalisés dans la zone cette année-là, 90 cas ont été détectés. Un autre projet, porté par le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) en partenariat avec des institutions béninoises, maliennes et sud-africaines, développe une technologie d’échographie pulmonaire portable assistée par IA baptisée CAD LUS4TB. Doté d’un financement de 10 millions d’euros sur cinq ans par le programme Horizon de la Commission européenne, ce dispositif doit être déployé au Bénin, au Mali et en Afrique du Sud à partir de l’automne 2025, avec pour objectif de faciliter un diagnostic accessible et économique dans des régions où les radiographies thoraciques et les tests moléculaires restent rares.
L’agriculture représente une part importante de l’économie africaine et fait vivre des millions de familles, mais reste confrontée aux changements climatiques, aux maladies des cultures et à une productivité limitée. L’application Nuru, développée par le programme PlantVillage de la Penn State University avec l’EPFL, la FAO et l’IITA, illustre la manière dont l’IA peut répondre à ces défis sans dépendre d’une connexion internet : à partir d’une simple photo prise au smartphone, elle diagnostique en temps réel des maladies virales du manioc. Dans le comté de Busia, au Kenya, plus d’une centaine d’agriculteurs référents utilisent l’outil pour suivre l’état sanitaire des exploitations de leur communauté. Une étude scientifique publiée sur le sujet a mesuré une précision de diagnostic de 65 % pour Nuru, contre 40 à 58 % pour les agents de vulgarisation agricole et 18 à 31 % pour les agriculteurs eux-mêmes, un écart qui s’accroît encore lorsque l’outil analyse plusieurs feuilles par plant. Le dispositif a depuis été étendu à l’Afrique de l’Ouest et centrale via le réseau WAVE de surveillance épidémiologique végétale.
L’éducation constitue également un terrain d’expérimentation. Au Kenya, l’application M-Shule utilise l’IA pour envoyer des leçons interactives par SMS aux élèves qui n’ont pas accès à Internet, contournant ainsi l’un des principaux obstacles à l’apprentissage numérique en zone rurale. Au Rwanda, l’organisation Rising Academies teste des outils d’IA capables d’analyser les schémas de résolution de problèmes des élèves afin d’aider les enseignants à adapter leur pédagogie. Ces initiatives restent encore limitées en échelle, mais elles esquissent une piste concrète face au manque d’enseignants et de matériel pédagogique que connaissent de nombreux établissements scolaires africains.
Ces avancées se heurtent cependant à des obstacles structurels bien documentés. Selon un rapport de l’Union internationale des télécommunications publié en avril 2025, seuls 38 % de la population d’Afrique subsaharienne avaient accès à Internet en 2024, contre une moyenne mondiale de 68 % ; l’écart se creuse encore entre pays, la GSMA évaluant le taux de pénétration mobile régional à 44-46 % la même année. À ces limites d’infrastructure s’ajoutent les défis liés à la protection des données personnelles, à la cybersécurité et aux risques de biais dans des algorithmes qui doivent être conçus à partir de données représentatives des réalités africaines pour éviter des résultats erronés ou discriminatoires. Face à ces enjeux, les institutions se mobilisent : l’Union africaine a adopté sa Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle en juillet 2024 à Accra, suivie d’une Déclaration africaine sur l’IA signée à Kigali en avril 2025. Une dizaine de pays, dont le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Maroc, l’Égypte, le Ghana, le Kenya, la Tunisie et le Bénin, ont d’ores et déjà adopté leur propre stratégie nationale, avec l’ambition de conjuguer innovation et cadres éthiques adaptés.
L’intelligence artificielle représente ainsi une opportunité réelle, mais encore fragmentaire, pour accompagner le développement de la santé, de l’agriculture et de l’éducation en Afrique. Les projets aujourd’hui opérationnels démontrent la faisabilité technique de ces solutions ; leur passage à l’échelle dépendra désormais de la disponibilité des infrastructures, de la formation des compétences locales et d’une gouvernance capable de garantir que cette technologie bénéficie effectivement au plus grand nombre.
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