Rarement un continent aura été autant analysé, financé, conseillé et aussi peu écouté. Entre pression démographique, vulnérabilité climatique et promesses d’innovation, l’Afrique n’est ni le territoire du désastre annoncé ni celui du miracle en gestation. Elle est, plus prosaïquement, le terrain d’un choix civilisationnel que ni elle ni le reste du monde ne peuvent se permettre de différer.
Il y a quelque chose d’étrange dans la façon dont le monde parle de l’Afrique. On y évoque volontiers un continent « en transition », « émergent », porteur d’un « potentiel inexploité », formules qui, à force de répétition, ont fini par ne plus rien dire. La réalité est plus tranchée : l’Afrique est simultanément le continent le plus jeune de la planète, celui qui abrite les économies les plus fragilisées par le changement climatique, et celui dont les trajectoires de développement auront le plus d’impact sur l’équilibre global du XXIe siècle. Ce n’est pas un paradoxe. C’est une contrainte.
La démographie est le fait central. D’ici 2050, l’Afrique subsaharienne devrait accueillir environ 2,1 milliards d’habitants, contre un peu plus d’un milliard aujourd’hui. Chaque mois, quelque 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent en âge de travailler, sans que les économies du continent ne créent suffisamment d’emplois formels pour absorber cette cohorte. Le résultat est une pression sociale et économique structurelle qui alimente à la fois l’économie informelle, les flux migratoires et, dans certains contextes, l’instabilité politique. Mais réduire le défi africain à une équation démographique serait une erreur d’analyse. La question centrale est celle de la transformation productive. Depuis trois décennies, de nombreux pays africains ont amorcé une croissance tirée par les matières premières : pétrole nigérian, cobalt congolais, cacao ivoirien, or malien. Cette croissance a été réelle. Elle a été aussi profondément inégalitaire, peu créatrice d’emplois qualifiés, et terriblement vulnérable aux cycles des prix mondiaux. La « malédiction des ressources » n’est pas une fatalité, mais elle suppose, pour être conjurée, une volonté politique que peu de gouvernements ont eu la constance d’exercer. À cette fragilité économique structurelle, le changement climatique ajoute désormais une couche de complexité que l’on sous-estime encore systématiquement. L’Afrique émet moins de 4 % des gaz à effet de serre mondiaux et supporte une part disproportionnée des conséquences : sécheresses au Sahel, inondations en Afrique de l’Est et australe, érosion côtière le long du golfe de Guinée. Les pertes agricoles liées aux dérèglements climatiques représentent, selon les estimations de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, entre 2 et 5 % du PIB annuel dans les pays les plus exposés. Au-delà des débats méthodologiques, la tendance est indiscutable : le climat détruit la valeur économique à grande échelle. Face à cela, la réponse internationale reste dramatiquement insuffisante. Les engagements pris à Glasgow en 2021, puis à Dubaï en 2023, en matière de financement de l’adaptation climatique sont loin d’être tenus. Les 100 milliards de dollars annuels promis depuis 2009, bien qu’affichés comme tardivement atteints sur le papier, demeurent largement constitués de prêts plutôt que de dons, et leur part allouée spécifiquement à l’adaptation reste marginale. Pendant ce temps, le service de la dette extérieure absorbe, dans plusieurs États africains, une fraction des recettes publiques supérieure aux dépenses de santé et d’éducation réunies.
Ce tableau serait incomplet sans ses contrepoints. L’Afrique innove, et parfois avec une avance que les économies développées peinent à reconnaître. Le mobile money, né au Kenya avec M-Pesa, a bancarisé des dizaines de millions de personnes exclues du système financier classique. L’Éthiopie a multiplié par sept sa capacité de production d’énergie hydroélectrique en moins de vingt ans. Le Rwanda a bâti, à partir d’une reconstruction post-génocide, l’un des systèmes de santé publique les plus efficaces du continent. Ces exemples ne sont pas des exceptions flatteuses destinées à nuancer un bilan sombre : ils sont des preuves que le changement d’échelle est possible, et qu’il passe par des institutions crédibles, une volonté politique durable et une intégration régionale aujourd’hui encore trop fragmentée.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021, constitue à cet égard l’un des chantiers les plus structurants de la décennie. Si elle venait à réaliser son plein potentiel en accélérant les échanges intra-africains, aujourd’hui bloqués autour de 15 % du commerce total contre plus de 60 % en Europe, elle représenterait un levier de transformation productive sans équivalent. Mais la mise en œuvre reste hétérogène, ralentie par des déficits d’infrastructures, des barrières non tarifaires tenaces et des résistances politiques nationales.
L’Afrique n’a pas besoin de la bienveillance du monde. Elle a besoin que ses partenaires commerciaux et financiers cessent de traiter la durabilité comme un objectif philanthropique et commencent à la considérer comme ce qu’elle est : une condition sine qua non de la stabilité globale.
Retrouvez l’ensemble de nos articles Actualité