Mobile money, plateformes de vente en ligne, fiscalité du numérique : le commerce camerounais se transforme à marche forcée. Pour les petites et moyennes entreprises, l’alternative est brutale : faire fructifier leur ancrage local, ou finir absorbées par des concurrents étrangers aux ressources sans commune mesure.
Le marché a changé de dimension. En 2023, la valeur des transactions par mobile money a atteint 24 331 milliards de FCFA au Cameroun, selon le Comité national économique et financier, soit près du triple du niveau de 2019. La même année, d’après la Banque des États de l’Afrique centrale, le pays réalisait à lui seul 63,6 % des opérations de monnaie électronique de la zone CEMAC. Quant au commerce en ligne, Statista l’évaluait à quelque 531 milliards de FCFA pour 2025.
Cette manne n’a pas échappé au fisc. Depuis 2022, chaque transfert ou retrait d’argent supporte une taxe de 0,2 %, à laquelle la loi de finances 2025 a ajouté un droit fixe de 4 FCFA par opération. L’arithmétique pénalise les petits montants : sur un envoi de 100 000 FCFA, le prélèvement reste proche du taux affiché ; sur un paiement de 1 000 FCFA, il atteint 6 FCFA, soit 0,6 %, le triple. Les petites structures, dont les encaissements unitaires sont modestes, y sont les plus exposées, quand les groupes internationaux diluent la charge dans des marges plus confortables. S’y ajoute une dépendance. Formidable levier d’inclusion financière, le mobile money repose sur des infrastructures que dominent deux opérateurs étrangers, le sud-africain MTN et le français Orange. Leur emprise est telle que Société Générale a dû renoncer à son offre concurrente, YUP, faute de rentabilité. Une part de la valeur créée par ces transactions peut ainsi échapper à l’écosystème national. Reste un atout difficile à répliquer : la maîtrise du dernier kilomètre. Dans un pays où la grande majorité des habitants ne dispose pas d’adresse postale officielle, livrer suppose de connaître les quartiers, leurs repères et leurs usages.
C’est sur ce terrain que s’organisent les acteurs nationaux. La start-up camerounaise FindMe, spécialisée dans la géolocalisation, s’est associée fin 2024 à l’opérateur postal public Campost pour numériser l’adressage. Campost investit par ailleurs 281 millions de FCFA dans un entrepôt logistique à Yaoundé, prévoit deux plateformes aux aéroports de Douala et de Yaoundé, et prépare pour 2026 le lancement de sa propre place de marché, Bolamba.
L’avantage demeure pourtant précaire. Les plateformes transfrontalières ont de quoi s’adapter vite à la réglementation, voire racheter les entreprises locales les plus performantes plutôt que de les affronter sur le terrain de la logistique. Plus rapide et moins coûteuse que la construction d’un réseau en propre, l’acquisition pourrait précipiter, dans les prochaines années, la concentration du secteur autour de quelques enseignes dominantes.
L’arbitrage revient donc à l’État. La loi de finances 2026 a posé un jalon en soumettant à l’impôt les entreprises numériques non résidentes dès lors qu’elles disposent d’une « présence économique significative » dans le pays, critère rempli notamment au-delà de mille utilisateurs ou clients camerounais. Encore faut-il que le texte soit appliqué. La capacité du Cameroun à préserver un tissu de PME compétitives dépendra de la fermeté avec laquelle les autorités imposeront aux groupes internationaux les mêmes obligations qu’aux sociétés locales, en matière de fiscalité comme de protection des données commerciales. Une application inégale, favorable de fait aux plateformes les mieux armées juridiquement, priverait les PME des bénéfices attendus de la transformation numérique inscrite dans la Stratégie nationale de développement 2020-2030.
L’enjeu dépasse la seule concurrence commerciale. Il touche à la faculté du pays de retenir sur son sol la valeur née de la numérisation de son économie. Entre souveraineté affichée et marché convoité, l’issue de cette bataille silencieuse dessinera le visage du commerce camerounais pour la décennie à venir.
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