Cultiver l’incertitude

Cultiver l’incertitude

27 septembre 2026

En 2024, la pire sécheresse depuis quarante ans a anéanti une grande partie des récoltes zimbabwéennes. Semences, sols, eau, assurance, prévision : aucune parade ne suffit seule, mais leur combinaison dessine une agriculture capable d’encaisser le choc.

En février 2024, la majeure partie du Zimbabwe a connu une période sèche de plus de trente jours, au moment même où le maïs en avait le plus besoin. La sécheresse liée à El Niño a touché plus de 80 % du territoire et, début avril, le gouvernement a déclaré la saison agricole catastrophe nationale : les récoltes ont été partiellement ou totalement perdues dans l’essentiel du pays, et quelque six millions de personnes se sont retrouvées menacées d’insécurité alimentaire pendant la période de soudure. Le choc a mis à nu une fragilité structurelle, puisque environ 70 % des ruraux vivent d’une agriculture pluviale de subsistance et que l’irrigation ne concerne que 4 à 6 % des terres cultivées d’Afrique subsaharienne. La question n’est donc plus de savoir si la prochaine sécheresse viendra, mais comment s’y préparer, et la première ligne de défense se joue dans la semence. Depuis la fin des années 1990, le CIMMYT et ses partenaires sélectionnent des variétés de maïs tolérantes à la sécheresse ; dans le sud-est du pays, une étude menée auprès de 200 ménages a montré que ceux qui les cultivaient récoltaient nettement plus à l’hectare que les autres. La génétique a toutefois ses limites : consacrée à la sécheresse de 2023-2024, une étude récente conclut que ces variétés stabilisent la production face à un stress modéré, sans empêcher la perte de récolte lorsque la sécheresse devient extrême. D’où l’importance du second levier, le sol, dont le Zimbabwe a fait une politique publique. Promue à grande échelle depuis la saison 2020-2021, l’agriculture de conservation, connue localement sous le nom de Pfumvudza (Intwasa en ndébélé), repose sur des principes simples : ne plus labourer, couvrir le sol d’un paillis qui retient l’humidité, concentrer les semis sur de petites parcelles soigneusement entretenues. Selon le ministère de l’Agriculture, ces parcelles produisent en moyenne 1,2 tonne de maïs à l’hectare, contre 0,8 tonne en labour conventionnel, un écart confirmé par une étude indépendante. Le programme n’échappe pas pour autant aux critiques : une revue de la littérature publiée en 2025 pointe des retards dans la livraison des intrants, des inefficacités logistiques et des cas de corruption dans la distribution. Une bonne pratique agronomique ne vaut que par l’appareil qui la diffuse.

Reste l’eau, le facteur le plus décisif et le plus coûteux. Dans les zones arides du Matabeleland Sud, autour de Gwanda, où rivières et barrages s’assèchent dès avril, des projets associent forages, pompes solaires, réservoirs et goutte-à-goutte pour cultiver légumes et tomates en pleine saison sèche. L’énergie solaire affranchit les exploitants du carburant et d’un réseau électrique longtemps soumis à des délestages chroniques ; la compagnie publique ZESA ne prévoit d’ailleurs de raccorder tous les foyers qu’à l’horizon 2029. L’obstacle est le coût initial, que des mécanismes de financement cherchent à lever : prêts verts de microfinance, ou modèle pay-as-you-go, né au Kenya, qui permet de payer l’équipement par petites échéances sur téléphone mobile, le système se verrouillant à distance en cas d’impayé et devenant la propriété de l’utilisateur au terme du contrat. Mais une eau qui ne coûte presque plus rien à pomper incite à pomper davantage. Au Maroc et en Égypte, l’essor des pompes solaires a déjà accéléré la baisse de certaines nappes. Sans gouvernance de la ressource, l’outil de l’adaptation peut devenir celui de la surexploitation.

Quand la prévention ne suffit plus, il faut pouvoir absorber le choc financier. Avant la saison 2023-2024, le Zimbabwe avait souscrit une assurance sécheresse auprès de l’African Risk Capacity, mutuelle de l’Union africaine. La sécheresse a déclenché le versement de 16,8 millions de dollars au gouvernement, complétés par des paiements au Programme alimentaire mondial et à l’ONG Start Network, soit environ 32 millions au total, destinés à 509 000 ménages vulnérables. L’assurance ne sauve pas les récoltes, mais elle accélère une réponse qui, sans elle, dépend des appels humanitaires. La Zambie voisine montre qu’on peut descendre jusqu’à l’exploitation : sur la même saison, 722 000 ménages agricoles y ont reçu plus de 33 millions de dollars grâce à une assurance indicielle adossée au programme public d’intrants, le plus important versement de ce type jamais enregistré en Afrique. Encore faut-il voir venir le choc, et c’est là qu’intervient le levier le moins visible : l’information. En 2024, les prévisions saisonnières du réseau d’alerte FEWS NET ont permis d’anticiper la sécheresse et de préparer l’aide alimentaire avant que les récoltes ne soient perdues.

Aucune de ces réponses n’est une solution miracle. La semence résiste au stress modéré, pas à la sécheresse extrême ; le sol retient l’eau, mais n’en crée pas ; l’irrigation sécurise la récolte au risque d’épuiser la nappe ; l’assurance indemnise sans rien produire. C’est leur combinaison qui fait la résilience, et c’est précisément ce qui rend la tâche difficile : elle exige d’aligner chercheurs, agronomes, financeurs et pouvoirs publics autour d’exploitations qui n’ont, pour la plupart, ni capital ni marge d’erreur.

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