De Dakar à Lagos, des millions de jeunes travaillent sans jamais sortir de la précarité, et les statistiques officielles n’en disent presque rien.
(1ère partie d’une série en deux volets)
Dans de nombreux pays africains, les statistiques officielles affichent des taux de chômage qui peuvent sembler presque rassurants. Pourtant, dans les rues de Dakar, Kinshasa, Abidjan, Yaoundé ou Lagos, la réalité sociale paraît tout autre : jeunes diplômés sans poste correspondant à leur formation, petits commerçants, livreurs, vendeurs ambulants, travailleurs journaliers, jeunes contraints de vivre chez leurs parents faute de revenus suffisants. Comment expliquer ce paradoxe ? La première réponse tient à une confusion fondamentale : être comptabilisé comme « employé » ne signifie pas nécessairement disposer d’une situation stable, correctement rémunérée et permettant de vivre dignement. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime ainsi que plus de 85 % de l’emploi en Afrique subsaharienne relève de l’économie informelle, une proportion qui atteint même 92,5 % en Afrique centrale et 91,8 % en Afrique de l’Ouest. Un travailleur peut donc exercer une activité économique réelle tout en demeurant sans contrat stable, sans protection sociale, avec des revenus irréguliers et parfois très faibles. C’est là que le taux de chômage, pris isolément, devient trompeur.
Dans les économies développées, une personne qui perd son emploi peut généralement se consacrer à la recherche d’un autre poste et être enregistrée comme chômeuse. Dans de nombreux pays pauvres, cette situation est beaucoup plus rare et il est difficile de rester sans aucune activité lorsque la survie dépend du revenu quotidien. Un jeune sans emploi peut donc vendre quelques produits dans la rue, travailler occasionnellement dans le bâtiment, aider dans une exploitation familiale ou exercer une activité informelle quelques heures par semaine et, statistiquement, ne plus être considéré comme chômeur pour autant. C’est pourquoi l’OIT recommande de ne pas se fier au seul indicateur du chômage et invite à regarder de plus près le taux de jeunes « NEET », ceux qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. En 2025, l’organisation estimait qu’environ un jeune sur cinq dans le monde se trouvait dans cette situation, soit 257 millions de personnes. En Afrique, le problème est plus aigu encore car plus d’un jeune sur quatre, environ 72 millions de personnes, dont deux tiers de jeunes femmes, n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Le véritable problème africain n’est donc pas simplement l’absence d’emploi. C’est l’absence d’emplois productifs, stables et suffisamment rémunérateurs.
L’Afrique n’est pourtant pas restée immobile : la croissance économique y a été réelle dans de nombreux pays, la Banque africaine de développement (BAD) tablant encore récemment sur une progression moyenne supérieure à 3 % pour le continent, malgré les chocs internationaux. La croissance et la création d’emplois ne sont cependant pas synonymes, car le problème est structurel. Dans beaucoup de pays, l’économie reste concentrée dans l’agriculture à faible productivité, le commerce et une multitude de petits services informels ; l’industrie, elle, n’a jamais vraiment décollé. Le rapport African Economic Outlook de la BAD souligne que la transformation économique africaine s’est souvent effectuée en transférant de la main-d’œuvre de l’agriculture vers des services urbains peu productifs, plutôt que vers une industrie manufacturière capable de créer massivement des emplois mieux rémunérés. Le résultat est paradoxal, l’économie peut croître sans que la majorité de la population active voie ses conditions de vie s’améliorer au même rythme. L’agriculture illustre particulièrement cette contradiction : l’OIT estime qu’une très large majorité de l’emploi agricole sur le continent est informel. Travailler y signifie encore, le plus souvent, produire pour survivre, avec peu de mécanisation, peu de transformation locale et une faible valeur ajoutée.
Faut-il alors en conclure que les dirigeants africains n’ont rien fait ? Ce serait une généralisation trop commode pour être rigoureuse, tant les situations diffèrent selon les pays. Certains gouvernements ont investi dans les infrastructures, l’éducation, l’électricité, les télécommunications ou les programmes d’entrepreneuriat, et la BAD soutient dans plusieurs pays des financements dédiés à l’insertion professionnelle des jeunes. Elle a par exemple approuvé, en décembre 2024, près de 140 millions d’euros pour un projet de compétences, d’entrepreneuriat et d’emploi des jeunes en Côte d’Ivoire. Le constat d’ensemble demeure néanmoins sévère : les politiques publiques n’ont pas encore produit une transformation économique à l’échelle de la croissance démographique. Depuis plusieurs décennies, les dirigeants ont souvent privilégié des choix de court terme, pendant que les économies restaient dépendantes des matières premières, des importations et d’un secteur informel immense. La faiblesse des infrastructures, le coût de l’électricité, l’accès difficile au crédit, les déficiences institutionnelles et l’insuffisante intégration des marchés ont également freiné l’investissement productif. La Banque mondiale continue d’identifier la faible productivité, le sous-investissement et les fragilités institutionnelles comme des obstacles structurels majeurs à la création d’emplois en Afrique subsaharienne. La responsabilité politique est donc réelle. Elle se décline pays par pays, selon un même faisceau de critères : institutions, stabilité, corruption, fiscalité, infrastructures, politique industrielle, éducation, gestion des ressources naturelles, capacité à réformer.
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