En dix ans à la tête de la Banque africaine de développement, Akinwumi Adesina a transformé une institution en tribune, un mandat en mission, et une banque continentale en acteur mondial. Dix ans pour transformer une institution. Et une question qui demeure : que restera-t-il vraiment de cet héritage ?
Il avait les cheveux noirs et une idée fixe. En septembre 2015, quand Akinwumi Adesina pose ses valises à Abidjan pour prendre la tête de la Banque africaine de développement, il n’arrive pas en gestionnaire venu administrer une institution. Il arrive en homme convaincu que l’Afrique a raté quelque chose d’essentiel : le droit de financer elle-même son propre avenir. Le continent regorge de ressources, de terres fertiles, de cerveaux brillants, de marchés en pleine expansion. Et pourtant, il continue de dépendre de financements extérieurs dont les conditions reflètent rarement ses intérêts. Cette contradiction-là, Adesina la porte en lui depuis longtemps.
Il n’est pas un technocrate sorti de l’ombre d’un couloir institutionnel. Avant la BAD, il avait été ministre de l’Agriculture au Nigeria, architecte d’une réforme agraire saluée bien au-delà des frontières du continent, des millions de petits agriculteurs avaient accédé pour la première fois à des engrais et des semences de qualité, via un système de bons électroniques qui court-circuitait la corruption et les intermédiaires. Le Prix mondial de l’alimentation lui est décerné en 2017, consécration d’une méthode qui préfère les résultats concrets aux grands discours. C’est cet homme-là, pragmatique, impatient, habité, qui débarque à Abidjan avec une vision structurée en cinq axes, les « High 5 » : électrifier l’Afrique, la nourrir, l’industrialiser, l’intégrer, améliorer la qualité de vie de ses habitants. Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est moins l’ambition du programme que la méthode pour le porter : Adesina transforme la présidence de la BAD en tribune permanente. Il parle aux chefs d’État, aux forums économiques, aux négociations climatiques, aux grandes réunions du G20, et s’impose comme une voix que l’on ne peut plus ignorer, celle qui dit, sans détour, que l’Afrique ne saurait être pénalisée pour une crise environnementale qu’elle n’a pas créée, que les règles du financement international doivent changer, que la dette africaine mérite un traitement structurel, pas des replâtrages conjoncturels.
Et les chiffres, sur cette décennie, sont éloquents. Le capital de la banque bondit de 93 milliards de dollars en 2015 à 318 milliards à son départ, la plus grande augmentation de capital de l’histoire de l’institution. Vingt-huit millions d’Africains accèdent à l’électricité, 63 millions à l’eau potable, 44 millions à un assainissement amélioré, 128 millions à des soins médicaux. Des infrastructures sortent de terre, ponts, routes, réseaux énergétiques, dans des pays qui attendaient ces investissements depuis des décennies. Au total, la BAD revendique avoir impacté plus de 565 millions de personnes à travers son programme phare, même si des évaluations indépendantes exhaustives restent difficiles à consolider.
Il y a pourtant un revers à cette décennie brillante. En 2020, une tentative de destitution secoue la banque de l’intérieur. Des accusations de mauvaise gouvernance sont portées contre Adesina, accusations qu’un panel indépendant finira par écarter, mais la crise révèle des fractures réelles : une présidence jugée trop solitaire, trop exposée à la personnalité de son titulaire, insuffisamment attentive aux équilibres internes d’une institution qui reste, par nature, profondément politique. C’est peut-être là le paradoxe central d’Adesina : sa force, cette conviction inébranlable, cette capacité à occuper l’espace et à incarner une cause, est aussi sa limite. Une banque de développement n’est pas une tribune. Elle est une machine complexe, multilatérale, faite de compromis subtils entre des dizaines d’actionnaires aux intérêts divergents. Il survit, repart pour un second mandat, continue avec la même intensité, comme si le doute n’avait jamais effleuré sa certitude. C’est finalement le Mauritanien Sidi Ould Tah qui lui succède, élu à large majorité lors des Assemblées annuelles d’Abidjan, en mai 2025. Il hérite d’une institution transformée, d’attentes considérablement rehaussées, et d’un prédécesseur encombrant au meilleur sens du terme, car Adesina, en partant, a posé une barre. Il a montré que la présidence de la BAD pouvait être autre chose qu’une fonction honorifique pour fin de carrière : un levier réel, une voix entendue, un instrument de transformation, à condition d’accepter de le tenir à bout de bras pendant dix ans.
« Pendant dix ans, je n’ai pas eu de vie. Absolument aucune », confie-t-il à la presse à Abidjan, en mai 2025, les cheveux désormais gris. Pas une plainte. Presque une fierté. Et, pour ceux qui l’écoutent, la confirmation que les grandes institutions ne se transforment pas par décret. Elles se transforment quand quelqu’un décide, un matin, de les habiter vraiment.
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