Un trillion en attente

Un trillion en attente

31 mars 2026

346 milliards de dollars. C’est ce que pèse aujourd’hui le marché africain de l’alimentation et des boissons. D’ici 2030, ce chiffre pourrait frôler le trillion. La projection est spectaculaire et, depuis plus d’une décennie, elle revient comme un mantra dans les discours institutionnels, les forums d’investisseurs et les sommets continentaux. Pourtant, dans le même temps, l’Afrique importe entre 35 et 100 milliards de dollars de denrées alimentaires par an. Et 307 millions de ses habitants souffrent encore de sous-alimentation. Comment un continent assis sur un tel potentiel peut-il rester aussi dépendant ? La réponse tient en un mot : transformation.

L’Afrique produit. Elle ne transforme pas encore à la hauteur de ce qu’elle pourrait. Ses grains de café partent à Amsterdam, où leur valeur est multipliée par neuf. Ses noix de cajou sont travaillées en Inde ou au Vietnam, qui en captent plus de 500 % de valeur ajoutée. Ses récoltes perdent jusqu’à 30 % de leur volume entre le champ et le marché, faute de chaînes de froid, d’entrepôts et d’unités de conditionnement adaptées. Ce que le continent exporte à l’état brut, il le rachète transformé à prix fort. C’est le paradoxe central du marché agroalimentaire africain, et c’est précisément là que se joue la question du trillion. Les fondations de la croissance, pourtant, sont solides : un habitant sur cinq dans le monde sera africain d’ici 2030, dans une population de plus en plus jeune, urbaine et solvable, qui réclame des produits transformés et conditionnés, exactement ce que Lagos, Kinshasa ou Abidjan importent encore massivement. Des signaux de changement existent : l’usine SAF Ingrédients de Ross Béthio au Sénégal transforme désormais localement l’oignon autrefois importé d’Inde ; la Côte d’Ivoire engage trente unités industrielles de transformation du riz dans le cadre d’un Compact alimentaire soutenu par la Banque africaine de développement. Mais ces initiatives restent insuffisantes au regard des disparités nationales. Le Rwanda capte de la valeur sur son café sous label d’origine ; le Maroc structure les filières d’intrants à l’échelle continentale via le Groupe OCP. À l’inverse, le Nigeria, premier producteur agricole du continent, importe la moitié du riz qu’il consomme, et la RDC, malgré des terres parmi les plus fertiles d’Afrique, reste paralysée par l’absence d’infrastructures. Les investisseurs internationaux sont présents, mais concentrés dans quelques hubs. Le reste du continent attend.

Ce qui retient l’investissement et freine la transformation, ce sont cinq obstacles que les chiffres ne disent pas. Le financement d’abord : les PME agroalimentaires africaines, colonne vertébrale du secteur, n’ont pas accès aux capitaux nécessaires à leur modernisation. L’eau ensuite : le continent n’utilise que 2 % de ses ressources hydriques renouvelables, et le changement climatique aggrave un stress hydrique déjà préoccupant. La logistique : les normes sanitaires ne sont pas harmonisées entre pays, les infrastructures de transport manquent, le commerce intra-africain, pourtant levier central de la ZLECAf, reste entravé. Le foncier : sans cadastres fiables ni sécurité juridique, les investissements à grande échelle génèrent des conflits qui fragilisent les projets eux-mêmes. L’énergie enfin : transformer, réfrigérer, conditionner requiert une alimentation électrique stable que la majorité des zones rurales africaines n’ont pas. Ce n’est pas un détail, c’est le mur contre lequel butent concrètement les projets industriels les plus ambitieux.

Alors, le trillion d’ici 2030 ? Soyons directs : à quatre ans de l’échéance, avec un marché qui valait 346 milliards en 2024, l’objectif supposerait une multiplication par trois dans un contexte d’inflation, de surendettement souverain et de chocs climatiques répétés. Il est atteignable, mais il ne sera pas africain de manière uniforme. Il sera ivoirien sur le cacao et le riz, kenyan sur les produits laitiers, sénégalais sur les oléagineux, marocain sur les exportations à haute valeur ajoutée. Les économies qui auront levé les cinq verrous structurels capteront la valeur. Les autres regarderont passer le train.

Le vrai enjeu n’est donc pas de savoir si l’Afrique va croître, elle le fera. C’est de savoir si chaque pays se donnera les moyens d’en être acteur plutôt que spectateur. Non pas « l’Afrique va-t-elle atteindre le trillion ? » mais : dans quelle filière, avec quels partenaires, selon quel modèle industriel et, à partir de quand ?

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