Le sous-sol qui tient la transition

Le sous-sol qui tient la transition

15 mars 2026

Riches en minerais critiques, les pays producteurs africains peinent encore à capter pleinement la valeur de cette manne. Pourtant, la géopolitique des ressources se redéfinit sous leurs pieds.

À mesure que le monde cherche à réduire sa dépendance aux énergies fossiles, une nouvelle réalité s’impose : la transition énergétique repose sur une poignée de métaux et de minéraux devenus indispensables. Batteries de véhicules électriques, panneaux solaires, éoliennes ou réseaux électriques intelligents nécessitent des matériaux comme le cobalt, le lithium, le cuivre ou le manganèse. Or, contrairement au système énergétique du XXᵉ siècle, dominé par le pétrole et le gaz, cette nouvelle économie bas carbone repose sur des ressources minérales dont une part significative se concentre sur le continent africain. Les batteries lithium-ion utilisent du lithium, du cobalt, du nickel et du graphite ; les éoliennes et les panneaux solaires requièrent de grandes quantités de cuivre, de terres rares et d’autres métaux spécifiques. Selon l’Agence internationale de l’énergie et plusieurs analyses scientifiques, la demande pour ces minérais pourrait croître fortement dans les prochaines décennies, sous l’effet notamment de l’essor des véhicules électriques. L’Afrique, longtemps cantonnée au rôle de simple fournisseur de matières premières, se retrouve ainsi propulsée au cœur de la transformation énergétique mondiale.

Un sous-sol particulièrement riche

Les données compilées par les organisations internationales révèlent l’ampleur de ces réserves. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), l’Afrique détient environ 55 % du cobalt mondial, près de 48 % du manganèse et plus de 21 % du graphite naturel ; plusieurs analyses estiment par ailleurs qu’elle abrite près de 30 % des réserves mondiales de minérais critiques, incluant le lithium, le cuivre et le nickel. Certains États occupent déjà une place centrale dans cette nouvelle économie des ressources : la République démocratique du Congo domine la production mondiale de cobalt avec plus de 70 % de l’extraction mondiale, tandis que l’Afrique du Sud, le Gabon et le Ghana comptent parmi les premiers producteurs mondiaux de manganèse, et que l’Afrique du Sud demeure le premier producteur planétaire de platine. D’autres pays recèlent des gisements prometteurs encore peu exploités, notamment pour le lithium — c’est le cas du Zimbabwe, du Mali ou de certaines régions de la RDC. Autrement dit, l’avenir de nombreuses technologies propres dépend, pour une large part, de ces territoires.

Une opportunité économique considérable

Cette richesse minérale pourrait représenter un levier de transformation sans précédent pour le continent. Pour les pays producteurs, la transition énergétique pourrait devenir un moteur de croissance, d’industrialisation et de création d’emplois. Pourtant, les bénéfices restent encore limités : plusieurs études indiquent que ces États ne captent qu’une fraction de la valeur générée par leurs ressources, la transformation industrielle s’effectuant largement ailleurs. La raison en est structurelle : l’extraction domine, tandis que les industries à plus forte valeur ajoutée restent concentrées dans les pays importateurs.

La bataille mondiale pour les minérais stratégiques

Cette situation attise les rivalités entre grandes puissances. Les chaînes d’approvisionnement mondiales sont aujourd’hui fortement concentrées : une grande partie du cobalt extrait est raffinée en Chine avant d’être intégrée dans des batteries ou des équipements électroniques. Cette dépendance nourrit les stratégies diplomatiques et industrielles des États-Unis, de l’Union européenne et de Pékin, qui multiplient les partenariats et les investissements dans le secteur minier africain pour sécuriser leurs approvisionnements. Plus récemment, certains pays producteurs cherchent à rééquilibrer le rapport de force en développant leurs propres filières de transformation, afin de capter davantage de valeur sur leur propre sol.

Des défis sociaux et environnementaux

Cette richesse minérale soulève des questions sensibles que l’enthousiasme économique ne saurait occulter. Dans certaines zones d’extraction, les conditions de travail et l’impact environnemental restent préoccupants : des enquêtes journalistiques ont notamment mis en évidence la présence de travail des enfants dans des mines artisanales de cobalt en RDC, tandis que les activités minières peuvent engendrer déforestation, pollution des sols et tensions sociales lorsqu’elles ne sont pas encadrées par des normes robustes. Ces défis rappellent que la transition énergétique, si elle est indispensable pour lutter contre le changement climatique, ne peut prétendre à la durabilité que si les chaînes d’approvisionnement respectent des standards sociaux et environnementaux élevés.

La transition énergétique redéfinit les équilibres de l’économie mondiale. Dans ce nouveau paysage, les minérais stratégiques supplantent progressivement les hydrocarbures comme ressources fondamentales de la puissance industrielle, et l’Afrique se retrouve au centre d’un jeu dont elle n’écrit pas encore toutes les règles. Pour transformer ce potentiel en véritable moteur de développement, il faudra relever plusieurs défis simultanés : renforcer la gouvernance des ressources, développer les capacités industrielles locales et garantir des conditions d’exploitation responsables. Car derrière les métaux indispensables aux technologies vertes se joue bien plus qu’une révolution énergétique : une redistribution inédite des cartes de l’économie mondiale.

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