Du 16 au 18 septembre, l’Assemblée nationale du Sénégal a accueilli des parlementaires béninois et burkinabè pour trois jours de travaux consacrés à la régulation de l’intelligence artificielle. L’exercice est devenu indispensable. Il se heurte pourtant à une réalité têtue : les technologies que ces élus entendent encadrer sont, pour l’essentiel, conçues et hébergées loin de leurs frontières.
L’initiative revient à Niyel, organisation de plaidoyer née à Dakar et engagée depuis près de vingt ans sur les questions de gouvernance des données. Autour des parlementaires sénégalais, béninois et burkinabè ont pris place des représentants des ministères concernés, de l’AUDA-NEPAD, l’agence de développement de l’Union africaine, et de la CEDEAO. Le programme tenait en quelques verbes : passer au crible les législations nationales, mesurer leur cohérence avec les cadres régionaux, repérer les angles morts et formuler des recommandations.
À l’ouverture des travaux, Aliou Sène, président de la commission Communication et Culture de l’Assemblée sénégalaise, a donné le ton : « Nous devons comprendre avant de légiférer. Nous devons anticiper plutôt que subir. » Il a plaidé pour un équilibre entre la protection des citoyens et le soutien à l’innovation. La quatrième vice-présidente de l’institution, Mbene Faye, a souligné l’intérêt de confronter les expériences nationales pour bâtir des réponses coordonnées. Quant à la directrice exécutive de Niyel, Valérie Traoré Bassène, elle a rappelé que la technologie avance bien plus vite que les textes censés l’encadrer.
C’est précisément là que se situe l’enjeu pour les entreprises. Dans des économies où l’adoption de l’IA devance le droit, la reconnaissance faciale, le scoring de crédit automatisé, la modération de contenus ou l’aide à la décision médicale se déploient dans un vide juridique qui expose aussi bien les citoyens que les opérateurs. Pour une banque qui automatise l’octroi de prêts, un assureur qui confie sa tarification à un algorithme ou une jeune pousse qui entraîne ses modèles sur des données locales, l’absence de règles n’a rien d’une liberté. C’est un risque, difficile à chiffrer et donc à provisionner. Le paysage normatif reste en outre très inégal : selon l’Africa Data Centres Association, plus de quarante pays du continent se sont dotés d’une loi sur la protection des données, mais quinze seulement ont formalisé une stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle.
Les promesses économiques donnent la mesure de ce qui se joue. D’après un rapport publié fin 2025 par la Banque africaine de développement, un déploiement inclusif de l’IA pourrait ajouter jusqu’à 1 000 milliards de dollars au PIB du continent d’ici à 2035, soit près d’un tiers de sa production actuelle. En février, l’institution présidée par Sidi Ould Tah a lancé avec le PNUD une initiative destinée à mobiliser 10 milliards de dollars pour y parvenir. Ces projections butent toutefois sur une contrainte physique : le continent ne représente qu’environ 0,6 % des capacités mondiales de centres de données. Selon l’ADCA, cette part ne devrait guère progresser, même si les capacités africaines triplent d’ici à 2030, tant les investissements s’accélèrent aux États-Unis, en Europe et en Asie. Légiférer sans disposer de la puissance de calcul nécessaire revient alors à encadrer des technologies développées et hébergées ailleurs, par des acteurs qui échappent largement à la juridiction des parlements qui les régulent. Le défi est donc double. Il s’agit de bâtir des cadres cohérents tout en accélérant les investissements dans les infrastructures numériques, de la connectivité aux centres de données en passant par la formation des talents. Un chantier qui dépasse de loin le seul champ législatif et qui exigera l’engagement des gouvernements comme celui d’un secteur technologique en pleine expansion, mais encore structurellement dépendant de capacités étrangères.
Le choix de Dakar n’a rien d’anodin. Avec son « New Deal technologique », lancé en 2025, le Sénégal s’est imposé comme l’un des pôles les plus avancés de la région en matière de politique numérique. Reste à savoir si l’exercice fera école. Car le danger, à terme, n’est pas seulement l’absence de règles, mais leur prolifération désordonnée sur un marché numérique déjà morcelé entre cinquante-quatre États. Sans cohérence régionale, chaque nouvelle loi risque d’ériger une frontière là où les entreprises attendent un marché.
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