Cinquante ans après le lancement du réseau des routes transafricaines, le continent dispose d’une ossature routière réelle mais incomplète. Le véritable obstacle n’est plus l’absence d’infrastructures, c’est leur discontinuité. Entre tronçons manquants, frontières paralysantes et déficit d’entretien, l’Afrique n’a pas besoin d’inventer ses routes. Elle doit apprendre à les faire fonctionner ensemble.
L’image d’une Afrique enclavée, privée d’infrastructures, reste largement répandue dans les analyses occidentales. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Le continent n’est pas dépourvu de routes, il en possède des milliers de kilomètres, souvent stratégiques, parfois modernes, mais encore trop souvent discontinues. Le véritable enjeu n’est donc pas d’inventer un réseau routier africain, mais de le compléter, de le connecter et de le rendre fonctionnel. Une distinction qui peut paraître subtile, mais qui change radicalement la nature des solutions à apporter.
Dès 1971, la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique lançait le projet du réseau des routes transafricaines, avec un objectif ambitieux : connecter les grandes capitales, les ports et les zones économiques du continent pour favoriser les échanges et réduire la pauvreté. Aujourd’hui, ce réseau comprend neuf grands axes totalisant environ 56 000 kilomètres, de Dakar à Lagos, du Caire au Cap. Mais plus de cinquante ans après son lancement, le constat reste mitigé : le réseau existe sur le papier, souvent sur le terrain, mais rarement de manière continue. Plus de la moitié du tracé est asphaltée, quoique dans un état très variable selon les pays et les régions traversées. Certains axes sont presque achevés, comme la route transsaharienne reliant Alger à Lagos, dont la majeure partie du tracé est aujourd’hui pavée. Ces avancées masquent pourtant une réalité plus complexe : des sections manquantes, parfois sur quelques dizaines de kilomètres seulement, suffisent à briser la continuité d’un corridor entier. Des routes dégradées faute d’entretien, des postes-frontières qui ralentissent considérablement la circulation viennent compléter ce tableau. Il est ainsi souvent possible de relier deux grandes villes africaines, mais difficile de le faire rapidement, de manière fiable et sans rupture de charge.
Le défi principal n’est d’ailleurs pas technique, mais systémique. Dans certaines régions, notamment en Afrique centrale, des discontinuités persistent dans le réseau, dues à des contraintes naturelles, forêts denses, fleuves sans ponts, climat difficile, autant qu’à un manque d’investissement durable. Mais au-delà du bitume manquant, ce sont les obstacles non physiques qui pèsent le plus lourd : procédures douanières longues, contrôles multiples aux frontières, absence d’harmonisation réglementaire entre pays voisins. Même sur des routes en bon état, ces facteurs peuvent transformer un trajet de quelques heures en plusieurs jours, annulant de fait le bénéfice économique des infrastructures existantes et avec lui, une partie du potentiel commercial du continent. Car cette connexion conditionne directement le développement économique de l’Afrique : de meilleures routes réduisent les coûts logistiques, désenclavent les pays sans accès à la mer, relient les zones agricoles aux marchés urbains et fluidifient les échanges entre économies complémentaires. Encore faut-il que ces infrastructures soient entretenues. Or une route mal maintenue perd rapidement sa valeur économique ; dans certains cas, des ouvrages récents deviennent impraticables en quelques années faute de maintenance. Le problème est autant institutionnel que financier : gouvernance des projets, coordination entre États et gestion sur le long terme sont des conditions aussi déterminantes que le financement initial lui-même.La prochaine étape du développement routier africain ne sera donc pas spectaculaire. Elle ne passera pas par de grands projets symboliques aux inaugurations médiatisées, mais par un travail plus discret et plus déterminant : relier les tronçons existants, simplifier les passages frontaliers, professionnaliser la maintenance dans la durée.
L’Afrique n’est pas un continent sans routes. C’est un continent aux routes incomplètes. Les axes sont identifiés, les corridors dessinés. Ce qui manque, ce n’est pas la vision, c’est la continuité.
Une route isolée ne crée pas de valeur. Un réseau, oui.
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