Peut-on simultanément forer en eaux profondes et promettre une transition verte ? C’est le paradoxe que l’Afrique incarne avec une franchise croissante. Pendant que les chefs d’État s’engagent sur des objectifs climatiques lors des sommets internationaux, les ministres des hydrocarbures de Lagos, Luanda et Libreville multiplient les accords d’exploration. Cette double posture n’est pas hypocrisie : c’est la traduction d’un dilemme structurel que ni les marchés financiers ni les institutions multilatérales n’ont encore su résoudre.
La production d’hydrocarbures du continent devrait se maintenir à environ 11,4 millions de barils équivalent pétrole par jour en 2026, avec de nouveaux projets projetant une hausse vers 13,6 millions en 2030, l’Afrique du Nord contribuant à hauteur d’environ 60 % de ce volume. Ces chiffres, issus du rapport State of African Energy 2026 de la Chambre africaine de l’énergie produit avec S&P Global Commodity Insights, démentent toute idée d’un secteur en repli. En Côte d’Ivoire comme en Namibie, les bassins frontaliers attirent une exploration intensive. En Angola, Azule Energy, coentreprise formée par bp et Eni, fore en eaux profondes. En Afrique du Sud, TotalEnergies prépare son programme offshore. Les dépenses d’investissement mondiales en exploration et production devraient atteindre 504 milliards de dollars d’ici 2026, l’Afrique y contribuant à hauteur d’environ 41 milliards, principalement dans les prospects offshore au Mozambique, en Angola et au Nigeria. Ce regain s’explique par un contexte géopolitique qui redistribue les cartes de l’approvisionnement mondial : les tensions persistantes au Moyen-Orient fragilisent les routes du détroit d’Ormuz et font du continent une source alternative crédible pour les marchés européens et asiatiques. L’intérêt n’est pas rhétorique, les projets approuvés avant les perturbations actuelles sont en cours de réalisation, fournissant à l’Europe des volumes sans attendre le prochain cycle d’investissement pluriannuel.
Réduire l’Afrique à ses barils serait pourtant aussi inexact que de la cantonner à ses seules ambitions climatiques. Entre 2020 et 2025, le continent a orienté plus de 34 milliards de dollars vers les technologies d’énergie propre, principalement le solaire et l’éolien. Fin 2024, environ 25 GW de capacités renouvelables avaient été sécurisés via des achats publics, complétés par 11 GW issus d’accords privés. Ce n’est pas négligeable, mais la demande électrique du continent devrait plus que doubler d’ici 2050, passant d’environ 1 028 à 2 291 TWh, ce qui relativise considérablement l’ampleur des efforts engagés. La Chambre africaine de l’énergie défend à cet égard une lecture que les capitales occidentales peinent à entendre : développement d’abord, décarbonation ensuite. À l’horizon 2060, l’Afrique représentera 28 % de la population mondiale pour seulement 9 % des émissions liées à l’énergie, et contraindre le continent à abandonner ses ressources fossiles avant d’avoir industrialisé ses économies reviendrait à lui imposer une austérité carbone que l’Europe n’a jamais pratiquée pour elle-même. Derrière ce débat en apparence idéologique se dissimule une réalité plus prosaïque : une crise structurelle de financement et d’infrastructure. Les institutions financières occidentales continuent de se détourner des énergies fossiles, tandis que de nombreux investisseurs restent prudents face aux risques perçus sur les marchés émergents, si bien que les projets pétroliers peinent à lever des capitaux, et que les projets renouvelables, pourtant bancables, demeurent sous-financés. Selon l’Agence internationale de l’énergie, près de 150 milliards de dollars d’investissements cumulés, soit environ 15 milliards par an, seraient nécessaires pour atteindre l’accès universel à l’électricité en Afrique subsaharienne d’ici 2035 ; moins de 2,5 milliards ont été effectivement engagés en 2023. À cela s’ajoute le scandale silencieux du torchage : selon le Global Gas Flaring Tracker de la Banque mondiale, le volume de gaz brûlé chaque année dans le monde est équivalent à la consommation annuelle totale de gaz du continent africain. Ce gaz brûlé à ciel ouvert aurait pu alimenter des industries, des hôpitaux, des universités, c’est une perte économique autant qu’environnementale, révélatrice d’un déficit d’infrastructure que ni les grandes compagnies ni les États n’ont encore comblé.
Pour les dirigeants et les investisseurs, la question centrale n’est dès lors pas « pétrole ou renouvelables ? » Elle est : qui contrôle la chaîne de valeur ? Raffiner localement, valoriser le gaz torché, bâtir des réseaux interconnectés, développer des marchés régionaux de l’électricité, voilà les leviers d’une souveraineté énergétique réelle. La demande africaine devrait quadrupler dans les prochaines décennies, et les investissements dans le secteur de l’énergie sont attendus à 54 milliards de dollars d’ici 2030. L’enjeu n’est pas d’arbitrer entre deux sources d’énergie, mais de décider qui en capturera la valeur : le continent ou ses bailleurs de capitaux. L’Afrique n’a pas à choisir entre son passé fossile et son avenir vert. Elle a à décider qui conduira sa transition, elle-même, ou d’autres à sa place.
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