Diplômés sans emploi, entreprises sans candidats qualifiés : le décalage entre formation et marché du travail freine l’industrialisation et la compétitivité. Gouvernements, institutions régionales et entreprises tentent aujourd’hui de combler ce fossé, avec des résultats encore inégaux.
L’Afrique connaît l’une des plus fortes croissances démographiques au monde. Cette dynamique représente un potentiel économique considérable, mais aussi un défi majeur : former une main-d’œuvre capable de répondre aux besoins des entreprises dans des économies en pleine mutation. Entre industrialisation, transition numérique, développement des infrastructures et montée en puissance de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), la formation professionnelle apparaît comme un levier stratégique pour soutenir la croissance et réduire le chômage des jeunes. Pourtant, de nombreux employeurs continuent de signaler un décalage entre les compétences acquises par les diplômés et les besoins du marché du travail, une inadéquation qui touche aussi bien les secteurs traditionnels, comme l’agriculture et le bâtiment, que les métiers émergents liés au numérique, aux énergies renouvelables ou à la logistique. Selon le rapport « Transforming Learning and Skills Development in Africa », publié en avril 2025 par l’UNESCO, l’Union africaine et l’UNICEF, les systèmes de formation doivent évoluer afin de mieux répondre aux réalités économiques du continent, où les dispositifs de développement des compétences restent inégaux selon les pays et ne répondent pas toujours aux attentes des entreprises. Cette question revêt une importance particulière alors que la population active continue de croître rapidement, l’UNESCO rappelant que le continent pourrait compter près de 600 millions de personnes en âge de travailler d’ici 2030, une évolution qui ne constituera un atout que si les compétences développées correspondent réellement aux besoins des employeurs.
Face à cette situation, plusieurs pays renforcent leurs politiques d’enseignement et de formation techniques et professionnels (EFTP, ou TVET en anglais), avec l’objectif de rapprocher les établissements de formation des entreprises afin que les programmes soient construits en fonction des réalités économiques locales. L’alternance, les stages en entreprise, l’apprentissage et les certifications professionnelles occupent une place croissante dans cette stratégie, et l’Union africaine en a fait une priorité à travers sa Stratégie continentale pour l’EFTP 2025-2034, qui encourage les États à développer des systèmes davantage orientés vers l’employabilité, l’innovation et les partenariats avec le secteur privé. Le document recommande notamment de renforcer les mécanismes d’identification des besoins en compétences, d’améliorer la qualité des formations et de développer les compétences numériques et environnementales. Les entreprises elles-mêmes jouent désormais un rôle plus important dans la conception des formations : dans plusieurs pays, des fédérations professionnelles collaborent avec les centres de formation pour adapter les contenus pédagogiques aux besoins des filières industrielles, agricoles ou de services, réduisant les difficultés de recrutement tout en facilitant l’insertion des jeunes diplômés. Le numérique constitue d’ailleurs l’un des domaines où cette adaptation apparaît la plus urgente : les besoins augmentent dans les métiers liés au développement informatique, à la cybersécurité, à l’analyse de données ou à l’intelligence artificielle, tandis que les secteurs plus traditionnels recherchent eux aussi des compétences nouvelles, notamment pour accompagner la mécanisation de l’agriculture, la modernisation des chaînes logistiques ou la transition énergétique. L’UNESCO soutient plusieurs initiatives de transformation numérique des systèmes de formation professionnelle sur le continent ; en octobre 2024, un atelier régional organisé avec l’Union africaine à Accra, au Ghana, a réuni des responsables de plusieurs pays francophones afin d’accélérer la digitalisation de l’EFTP et de favoriser l’échange de bonnes pratiques.
Malgré ces avancées, les défis demeurent importants. Une évaluation de la précédente stratégie continentale de l’Union africaine, publiée en 2024, met en évidence plusieurs difficultés persistantes : financement insuffisant, manque d’équipements modernes, besoin de former davantage les enseignants, dispositifs d’assurance qualité encore inégaux et coopération parfois limitée entre établissements de formation et entreprises. Le rapport souligne que les employeurs accordent une importance croissante à l’apprentissage en situation de travail et aux évaluations fondées sur les compétences réelles. L’économie informelle constitue une autre particularité du continent : une part importante de la population active y acquiert ses compétences directement sur le terrain, par l’apprentissage artisanal ou l’expérience professionnelle, des compétences que les institutions internationales estiment devoir être davantage reconnues et certifiées afin de faciliter la mobilité professionnelle et l’accès à des emplois mieux rémunérés, une orientation qui figure d’ailleurs parmi les recommandations de la nouvelle stratégie continentale de l’Union africaine.
L’Organisation internationale du Travail (OIT) souligne que le développement des compétences constitue un facteur déterminant pour améliorer la productivité des entreprises et créer des emplois décents. Selon les données de son Pôle de compétences pour l’Afrique, seuls 16,1 % des actifs en âge de travailler ont bénéficié d’un enseignement ou d’une formation professionnelle, ce qui laisse entrevoir un important potentiel de progression. À l’heure où les économies du continent cherchent à renforcer leur industrialisation et à tirer pleinement parti de la ZLECAf, la formation professionnelle apparaît ainsi comme un investissement stratégique, dont l’efficacité dépendra de la capacité des États, des entreprises et des établissements de formation à construire des partenariats durables, à anticiper les besoins futurs en compétences et à adapter rapidement les programmes aux évolutions technologiques. Un consensus semble d’ailleurs se dessiner parmi les organisations internationales : une formation professionnelle étroitement liée aux besoins des entreprises constitue l’un des leviers les plus prometteurs pour favoriser l’emploi des jeunes et soutenir un développement économique durable. Si chaque pays conserve ses spécificités, l’enjeu est désormais continental.
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