Cameroun : la jeunesse face au mur des promesses

Cameroun : la jeunesse face au mur des promesses

11 juin 2026

À Yaoundé comme à Douala, le budget 2026 affiche des ambitions inédites pour la jeunesse : fonds spécial, programmes de formation, enveloppes en hausse. Mais derrière les chiffres, une génération continue d’attendre des preuves. Entre promesses récurrentes et défiance accumulée, l’État camerounais joue-t-il enfin la carte de l’exécution ou répète-t-il un scénario déjà vu ?

Un budget en hausse de 14%, un fonds spécial de 50 milliards de FCFA dédié à l’emploi des jeunes et des femmes, un programme baptisé « Un Jeune, Un Métier, Un Emploi » doté de 17,7 milliards de FCFA : sur le papier, l’État camerounais affiche pour 2026 une volonté que ses détracteurs lui ont longtemps déniée. Reste une question, lancinante, qui traverse Yaoundé comme Douala : ces chiffres changeront-ils quoi que ce soit à la trajectoire de millions de jeunes pour qui l’État reste, au mieux, une abstraction lointaine ? Le diagnostic, lui, ne souffre guère de contestation. Selon la Banque mondiale, le sous-emploi touche 70,6% des actifs, dont 90% évoluent dans l’informel ; plus frappant encore, le taux de chômage grimpe à 14,8% chez les diplômés du supérieur, contre seulement 3% chez les non-scolarisés. Le paradoxe est cruel : un jeune sans qualification accepte n’importe quel travail de survie, tandis qu’un titulaire de master, formé en droit ou en sciences sociales, refuse de brader son diplôme et attend, parfois des années, un poste qui correspond à ses études. Ce décalage entre offre de formation et demande du marché n’est pas nouveau, mais il s’aggrave : le système éducatif continue de produire massivement des juristes, littéraires et gestionnaires, alors que les besoins se concentrent sur le génie minier, la robotique, les énergies renouvelables, l’informatique et la médecine, des filières que le gouvernement identifie lui-même comme prioritaires pour 2026, sans disposer encore des capacités de formation correspondantes. Face à ce constat, les institutions internationales ont multiplié les dispositifs : la Banque mondiale finance le Projet des filets sociaux adaptatifs et d’inclusion économique, qui combine un concours de plans d’affaires soutenant 2 000 jeunes entrepreneurs et un programme d’inclusion économique ciblant 65 000 jeunes urbains au chômage via formation commerciale et subventions. Les jeunes de 18 à 35 ans représentent 57% de la population active du pays, un poids démographique qui devrait, en théorie, faire de leur insertion une priorité absolue. En théorie, car sur le terrain, les chiffres racontent une autre histoire, et les évaluations varient de façon vertigineuse selon les sources : la Banque mondiale évoque un taux de chômage des jeunes autour de 35% pour 2024, tandis qu’un autre rapport, citant le ministre de l’Emploi lui-même, évoque un taux de 74%, un écart si considérable qu’il mériterait, à lui seul, une clarification méthodologique de la part des autorités. Le ministre, à cette occasion, plaidait précisément pour une hausse du budget de son ministère, reconnaissant que la formation professionnelle peinait à décoller. Cette cacophonie statistique n’est pas anodine : elle nourrit un soupçon ancien, celui d’un appareil d’État qui communique sur l’intention plus que sur le résultat, le précédent du « Programme National » évoqué dans plusieurs études universitaires est éclairant à ce titre, sa mise en œuvre s’étant heurtée à des difficultés liées à la conjoncture économique, sans jamais atteindre son point d’achèvement.

Les inégalités territoriales ajoutent une dimension politique à l’équation économique. En février 2025, l’évêque de Yagoua, Barthélemy Yaouda, dénonçait publiquement le sort de jeunes diplômés du Nord, contraints de travailler comme vigiles ou conducteurs de moto-taxi à Yaoundé faute de débouchés, pendant que les enfants de dirigeants poursuivent leurs études aux États-Unis ou dans de prestigieuses grandes écoles ; il proposait un recrutement spécial de 6 000 diplômés nordistes dans la fonction publique, une demande qui, à ce stade, n’a pas reçu de réponse publique documentée. Faut-il alors conclure que rien ne bouge ? Ce serait excessif : le programme JEME, articulé autour de la formation professionnelle et d’un modèle de substitution aux importations dans l’agropastoral et l’halieutique, traduit une inflexion stratégique réelle vers la production locale de compétences, et les exportations camerounaises ont par ailleurs progressé de 215,2 milliards de FCFA au premier semestre 2025, tirées notamment par le cacao, un signal macroéconomique qui, s’il se confirme, pourrait élargir la base fiscale disponible pour financer ces politiques sociales. Mais l’histoire récente du Cameroun a appris à sa jeunesse la prudence face aux annonces. La question n’est plus de savoir si l’État dispose des instruments, fonds, programmes, lois de décentralisation confiant aux communes l’élaboration de plans d’insertion professionnelle, mais de savoir si la chaîne d’exécution, de Yaoundé jusqu’à la dernière commune, résistera aux pesanteurs administratives et aux détournements qui ont, par le passé, vidé de leur substance des dispositifs pourtant bien conçus sur le papier.

À ce stade, aucune donnée publique ne permet de mesurer le taux de décaissement effectif du fonds de 50 milliards annoncé pour 2026, ni d’évaluer combien de jeunes auront, dans douze mois, réellement bénéficié du programme JEME. Entre l’intention affichée et sa traduction concrète sur le terrain, c’est précisément cet espace, celui où se jouent, depuis des décennies, les promesses non tenues, que la jeunesse camerounaise continuera de scruter. Non pas avec résignation, mais avec cette vigilance lucide d’une génération qui a appris à distinguer les annonces des actes, et qui attend désormais d’être convaincue par les faits plutôt que par les chiffres.

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