Au Kremlin, Kinshasa refuse de choisir

Au Kremlin, Kinshasa refuse de choisir

3 novembre 2026

Au troisième sommet Russie-Afrique, Félix Tshisekedi a demandé l’appui de Moscou au Conseil de sécurité sans lui offrir la moindre allégeance. Nombre de capitales du continent tentent désormais de suivre la même ligne de crête.

Reçu au Kremlin le 30 octobre, au lendemain de la clôture du troisième sommet Russie-Afrique, Félix Tshisekedi est reparti de Moscou avec trois accords de coopération et une promesse de soutien. Il n’a rien concédé sur l’orientation de sa politique étrangère. Devant Vladimir Poutine, qui voit dans la RDC l’un des partenaires les plus prometteurs du continent, le président congolais a défendu une diversification des partenariats menée « sans alignement imposé », selon les termes de sa présidence. Il a proposé une feuille de route bilatérale assortie d’échéances, articulée autour de trois priorités : la coopération économique, le soutien aux efforts de paix et une concertation régulière aux Nations unies.

Les accords signés sont tous de nature non financière : la création d’une commission intergouvernementale mixte, un volet de santé publique et la formation professionnelle de jeunes Congolais dans le cadre du programme Alabuga Start. Ce dernier intitulé n’est pas anodin. En 2024, une enquête de l’Associated Press a révélé que ce dispositif, présenté comme un parcours de formation, conduisait de jeunes Africaines vers les chaînes d’assemblage de drones militaires de la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan. L’Afrique du Sud a depuis ouvert une enquête, et Interpol s’y intéresse au Botswana. Le sommet lui-même a montré les limites de l’attraction russe. Quarante-huit délégations avaient fait le déplacement, mais une vingtaine seulement étaient conduites par un chef d’État ou de gouvernement, contre quarante-trois lors de la première édition, en 2019.

C’est à l’Est que la démarche congolaise prend tout son sens. La guerre y sévit « depuis près de trente ans », a rappelé Félix Tshisekedi, et le front vient encore de se recomposer. Le 12 octobre, l’AFC/M23 s’est fondue dans un nouveau mouvement politico-militaire, le Front pour la refondation de la nation (FRN), placé sous la présidence de l’ancien chef de l’État Joseph Kabila. Kinshasa dénonce sans relâche le soutien rwandais à la rébellion, que le Conseil de sécurité a lui-même désavoué. Sa résolution 2773, adoptée à l’unanimité en février 2025, exige la cessation des hostilités, le retrait des forces rwandaises et la restauration de l’autorité de l’État. Au Kremlin, le président congolais a souligné qu’elle restait à ce jour inappliquée, et que les processus de Washington et de Doha tardaient à produire leurs effets. Il a aussi sollicité l’appui russe pour le renouvellement du mandat de la MONUSCO, prorogé par la résolution 2808 jusqu’au 20 décembre. Le calcul est limpide : mettre le poids d’un membre permanent au service d’une cause nationale, sans épouser pour autant les positions internationales du Kremlin. Il ne manque pas de sel non plus, puisque la Russie a voté ces deux textes. Au fond, Kinshasa ne lui demande que d’honorer sa propre signature.

Le séjour moscovite a aussi servi de tribune intérieure. Devant la diaspora congolaise, le chef de l’État est revenu sur le dialogue national lancé le 27 août. Ce processus de trois mois au plus doit passer par des consultations dans les vingt-six provinces avant des assises à Kinshasa, et déboucher sur un Pacte national. Félix Tshisekedi y a réitéré son refus de dialoguer avec ceux qu’il désigne comme les « supplétifs du Rwanda », en prévenant que la réconciliation ne se ferait pas sans justice. On comprend la volonté de ne pas confondre réconciliation politique et légitimation de la violence. La question n’en reste pas moins entière : peut-on bâtir une paix durable en restreignant l’espace de participation ? Elle se pose avec d’autant plus d’acuité qu’une coalition d’opposition, la C64, a rejeté les consultations annoncées et s’oppose à tout changement constitutionnel.

Au-delà du cas congolais, la séquence moscovite éclaire une tendance plus large. Les capitales du continent ne cherchent plus tant à rejoindre un camp qu’à tirer parti d’un ordre international devenu multipolaire. La Russie offre des débouchés dans la défense, l’énergie et l’exploitation minière, la Chine demeure un bailleur et un client de premier plan, tandis que les États-Unis et l’Union européenne conservent une influence décisive sur les terrains financier, technologique et institutionnel. Le pari comporte toutefois son propre écueil : voir la diversification se muer en dépendance d’un genre nouveau. Pour l’éviter, il faudrait des accords transparents, des transferts de compétences et une transformation locale des matières premières, mais aussi une coordination que les États peinent encore à construire. Négociant isolément, chaque capitale dispose d’une marge étroite. Une position commune au sein de l’Union africaine et des communautés régionales pèserait autrement plus lourd. À Moscou, le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, l’a d’ailleurs suggéré en plaidant pour que les ressources du continent profitent d’abord à ceux qui y vivent. La doctrine esquissée par Kinshasa tient en peu de mots : parler à tous, ne dépendre de personne, juger chaque partenariat à ses résultats. Reste à prouver qu’elle tient à l’épreuve des faits.

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