En 1942, une jeune Casamançaise sans armes ni titre oppose à l’administration coloniale les rites de son peuple et le refus d’une économie imposée. Elle mourra en déportation à Tombouctou, où elle repose encore.
En 1942, la Casamance ploie sous les réquisitions. Dans les forêts de Kabrousse, une voix s’élève pourtant, celle d’une jeune femme d’à peine plus de vingt ans : Aline Sitoé Diatta. L’administration coloniale française ne verra en elle qu’une rebelle à faire taire. Le peuple diola, lui, reconnaît une élue. Alors que la France de Vichy ponctionne ses colonies pour nourrir l’effort de guerre, elle ne prend pas les armes. Elle leur oppose une force autrement redoutable : la foi et la tradition.
Rien ne prédestinait cette jeune fille discrète à défier un empire. Orpheline de bonne heure, elle quitte son village pour s’employer comme domestique à Dakar. C’est là que tout bascule. Elle dit recevoir des visions d’Emitai, l’être suprême de la religion diola, qui lui enjoignent de rentrer chez elle.
Lorsqu’elle regagne la Casamance, son ascendant s’impose aussitôt. Pour saisir le sens de son combat, il faut comprendre que, chez les Diola, la terre, la religion et la vie quotidienne ne font qu’un. Au centre de cet univers se trouve le riz, qui n’est pas une simple nourriture mais une plante sacrée, le lien vivant entre les ancêtres, les hommes et le créateur. Ce lien a aussi une traduction économique. La France a spécialisé le Sénégal dans l’arachide, culture de rente destinée au marché de la métropole, et nourrit la colonie avec du riz importé d’Indochine. La Basse-Casamance, grenier à riz du pays, vit d’abord de ses rizières : on y cultive pour se nourrir avant de vendre. La guerre bouleverse cet équilibre. L’administration lance une campagne d’achat obligatoire de riz, réclame l’impôt, lève des conscrits et pousse les paysans vers l’arachide. Pour un village diola, chaque sac livré est prélevé sur le grenier familial, chaque champ converti rend dépendant d’un prix fixé ailleurs. Deux logiques s’affrontent : une économie vivrière qui garantit l’autonomie, une économie de traite qui l’abolit.
La jeune prophétesse enseigne alors des rituels destinés à implorer la pluie, devenue rare. Miracle ou coïncidence, le ciel s’ouvre et les rizières reverdissent. Pour les villageois, le doute n’est plus permis.
Forte de cette légitimité, sa prédication prend un tour nettement politique. Cultiver l’arachide imposée par les Blancs, explique-t-elle, revient à insulter les ancêtres. Il faut revenir au riz rouge des anciens plutôt qu’au riz blanc recommandé par les Français. Céder aux exigences du colon, c’est rompre avec le divin. Dans les villages, l’impôt en nature, la livraison du riz et le départ des jeunes hommes sous l’uniforme prennent dès lors la couleur d’une faute. Sa case se transforme en centre spirituel. Des pèlerins affluent de toute la région, certains venus, dit-on, de Gambie et de Guinée portugaise. Par la seule autorité de ses rites, celle que l’on surnommera la « Jeanne d’Arc » de la Casamance fait naître une communauté de conscience qui bouscule les hiérarchies établies, bouleversement considérable dans une société patriarcale. Cette ferveur inquiète profondément les autorités coloniales. Un peuple qui obéit à une loi supérieure devient ingouvernable. En 1943, les soldats français marchent sur Kabrousse. L’assaut coûte la vie à une femme, que la troupe aurait prise pour la prophétesse. Pour épargner à son village de nouvelles violences, Aline Sitoé Diatta se livre d’elle-même. Aucun tribunal ne la jugera : un simple arrêté, pris en vertu du régime de l’indigénat, la condamne à dix ans d’internement. Elle est traînée de prison en prison, au Sénégal puis en Gambie, avant d’être déportée à Tombouctou. Dans le désert, loin de ses rizières, son corps s’épuise. Elle meurt du scorbut en mai 1944. Elle n’avait pas vingt-cinq ans.
Le Sénégal indépendant en a fait une héroïne nationale. Un stade, une cité universitaire et le navire qui relie Dakar à Ziguinchor portent son nom. À Kabrousse pourtant, il ne reste d’elle ni maison, ni objet, ni sépulture. Lorsque sa fille s’est éteinte à Dakar, l’État a affrété un avion pour la ramener au village. La mère, elle, n’a jamais fait le voyage du retour : elle repose toujours à Tombouctou, dans une tombe anonyme, malgré les promesses de rapatriement.
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