De la mine à l’usine, le pari du siècle

De la mine à l’usine, le pari du siècle

3 novembre 2026

Image créée avec l’intelligence artificielle

Exporter brut, racheter fini : ce schéma a longtemps maintenu le continent au bas des chaînes de valeur. À Lagos, Abidjan ou Tanger, des industriels montrent qu’on peut en sortir. Pour les entreprises, la question n’est plus de savoir si la transformation locale aura lieu, mais qui la financera et qui en captera la valeur.

Pendant des décennies, l’économie du continent a obéi à une mécanique implacable. Le cacao, le cuivre et le pétrole partaient à l’état brut, puis revenaient sous forme de chocolat, de câbles ou de carburant dont la valeur ajoutée avait été créée ailleurs. Ce va-et-vient a entretenu une triple dépendance, commerciale, technologique et financière, qui a longtemps étouffé la création de richesse locale. La rupture ne viendra pas d’un surcroît d’exportations, mais de la transformation sur place. Quelques industriels en font déjà la démonstration.

Le cas le plus spectaculaire se trouve dans la zone franche de Lekki, aux portes de Lagos. Grand producteur de brut, le Nigeria importait pourtant encore, en 2023, quelque 250 000 barils d’essence par jour. Aliko Dangote a parié qu’il pouvait mettre fin à ce paradoxe. Sa raffinerie a été inaugurée en mai 2023, au terme d’un chantier dont le coût est généralement estimé entre 19 et 20 milliards de dollars, et a traité ses premiers barils de brut en janvier 2024. En février 2026, le groupe a annoncé avoir atteint sa pleine capacité nominale de 650 000 barils par jour, ce qui en fait la plus grande raffinerie à train unique au monde. Le site est devenu un exportateur de premier plan. Selon le cabinet d’analyse Kpler, ses expéditions sont passées de 168 000 barils par jour en février 2026 à 353 000 en avril, dont la moitié environ vers des marchés africains. En octobre 2025, le groupe, dont la compagnie publique NNPC détient 20 %, a annoncé vouloir porter sa capacité à 1,4 million de barils par jour en trois ans environ. Le modèle a ses zones d’ombre : de l’aveu même de son fondateur, l’investissement initial n’est pas encore amorti. Il établit néanmoins qu’un acteur privé du continent peut bâtir, et faire tourner, un actif industriel de classe mondiale.

Le cacao raconte une histoire plus progressive, mais tout aussi révélatrice. Premier producteur mondial de fèves, la Côte d’Ivoire en est aussi devenue le premier transformateur, devant les Pays-Bas. En 2024, le gouvernement évaluait la capacité de broyage nationale à 972 000 tonnes, pour un taux de transformation effectif de 35 %. Les investissements se poursuivent. La société publique Transcao a inauguré en juin 2025 une unité de 50 000 tonnes à Akoupé-Zeudji, et la capacité nationale doit atteindre 1,34 million de tonnes lors de la campagne 2026-2027. Le chemin reste pourtant long jusqu’à la tablette : la consommation de chocolat dans le pays est estimée à moins de 200 grammes par habitant et par an, contre 900 grammes en moyenne mondiale. La première transformation progresse. La seconde, celle qui fait la marge des marques, reste à conquérir.

Au nord, le Maroc a choisi une autre voie : attirer les constructeurs mondiaux et densifier autour d’eux un tissu de sous-traitants. Avec 524 467 voitures particulières assemblées en 2024, le royaume est le premier producteur automobile du continent. La filière est devenue son premier poste d’exportation, avec 16,9 milliards de dollars de recettes en 2025. L’usine Renault de Tanger dispose à elle seule d’une capacité de plus de 400 000 véhicules par an, et le port de Tanger Med fait le lien avec les marchés européens.

La République démocratique du Congo illustre, à l’inverse, ce que coûte l’absence de transformation. Le pays a extrait environ 73 % du cobalt mondial en 2025, mais c’est la Chine, premier raffineur de la planète, qui capte l’étape suivante. Le détenteur de la ressource clé des batteries laisse ainsi filer la part la plus rémunératrice de la chaîne. Le constat dépasse les mines : les réussites de Lagos, d’Abidjan ou de Tanger restent des îlots. Sur l’essentiel du continent, l’agriculture dispose de vastes réserves foncières et d’une main-d’œuvre abondante, mais se heurte à des problèmes de productivité, d’irrigation, de stockage et de distribution. Le coton pourrait pourtant servir de socle à une véritable industrie textile, et les récoltes approvisionner des unités agro-industrielles adaptées à la demande des villes.

Le premier verrou est énergétique. Sans électricité fiable et compétitive, aucune usine ne tient ses coûts. Ce n’est pas un hasard si Aliko Dangote a annoncé vouloir porter à 1 000 mégawatts la capacité électrique propre de son complexe. Le potentiel solaire, hydraulique, éolien et géothermique du continent est immense, et le Maroc, l’Égypte, le Kenya ou l’Afrique du Sud y ont déjà engagé des investissements d’envergure. Le numérique, lui, joue un rôle d’accélérateur. Au Kenya, M-Pesa a montré qu’on pouvait donner accès aux services financiers à des millions de personnes sans reproduire le modèle bancaire traditionnel. Paiements mobiles, plateformes de commerce, services dématérialisés : ces outils réduisent les coûts de transaction qui pèsent sur les petites entreprises.

Pour les entreprises, la conséquence est concrète. Le continent n’est plus seulement un réservoir de matières premières ou un débouché pour des produits finis, il devient un lieu de production. Lagos raffine, Abidjan broie, Tanger assemble. Ceux qui sauront s’y positionner en amont, par le financement, l’équipement, le savoir-faire ou la distribution régionale, prendront place dans les chaînes de valeur de demain. Les autres continueront d’acheter ce que d’autres auront transformé.

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