Virunga, le pari d’une paix électrique

Virunga, le pari d’une paix électrique

14 octobre 2026

Le plus ancien parc national du continent a fêté son centenaire en pleine guerre. Pour survivre, il a fait un choix rare dans le monde de la conservation : se gérer comme une entreprise et vendre de l’électricité à ses voisins.

Le 21 avril 2025, le parc national des Virunga inaugurait son centième anniversaire, sur fond de menaces pesant sur sa biodiversité, venues à la fois des populations riveraines et des groupes armés. Lors de la cérémonie organisée à Beni, le gouverneur militaire du Nord-Kivu a appelé à une prise de conscience collective, les yeux tournés vers le siècle à venir. L’histoire du parc justifie cette gravité. Fondé en 1925 sous le nom de parc Albert, rebaptisé Virunga en 1969 après l’indépendance, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979, il a traversé un siècle d’histoire congolaise sans perdre son statut de joyau écologique. Ses quelque 7 800 kilomètres carrés s’étirent des volcans des Virunga, au sud, jusqu’aux monts Rwenzori, au nord.

Le capital naturel du parc est hors norme. Les Virunga recensent 218 espèces de mammifères, 706 espèces d’oiseaux, soit davantage que dans l’ensemble des États-Unis, et 109 espèces de reptiles, ce qui en fait l’aire protégée la plus riche d’Afrique dans ce domaine. L’UNESCO y dénombre 22 espèces de primates, dont trois grands singes, le gorille de montagne, le gorille de Grauer et le chimpanzé oriental, ainsi qu’un tiers des gorilles de montagne encore vivants sur la planète. Cette dernière population revient de loin : en mai 2018, le parc annonçait que le nombre de gorilles de montagne avait dépassé le seuil des 1 000 individus, malgré le braconnage, la dégradation de l’habitat et les conflits armés. Les naissances continuent : à la mi-mars 2026, on en comptait déjà six depuis le début de l’année, réparties entre cinq familles. Dans les plaines, d’autres signaux sont tout aussi encourageants. En 2020, un troupeau d’environ 580 éléphants de savane a franchi la frontière depuis le parc Queen Elizabeth, en Ouganda, rejoignant quelque 120 congénères et portant l’effectif à près de 700 individus. Quant aux hippopotames, leur nombre avait chuté de près de 29 000 en 1974 à moins de 1 000 en 2005 ; le recensement de février 2026 l’estime désormais à plus de 2 700, en dépit de la perte de 65 animaux lors d’une épidémie d’anthrax en 2025.

Encore faut-il financer la protection d’un tel patrimoine. C’est là que les Virunga ont innové.

Le parc repose sur un partenariat public-privé peu commun en Afrique. La Fondation Virunga, organisation caritative britannique créée en 2005, détient le contrat de gestion du parc, qu’elle exerce aux côtés de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) ; en 2015, les deux partenaires ont prolongé leur accord jusqu’en 2040. Sur le terrain, quelque 1 400 agents de l’ICCN et salariés de la fondation travaillent sous une direction unifiée, à parts égales entre rangers et fonctions civiles. La masse salariale constitue l’essentiel des charges : près des trois quarts du budget opérationnel (71,6 %) servent à financer les rangers et le personnel. Le modèle intègre par ailleurs une règle de redistribution : au moins 30 % des revenus du parc sont réinvestis dans des projets de développement définis par les communautés elles-mêmes, sur le principe d’une consultation libre et éclairée de la société civile.

La véritable singularité des Virunga tient pourtant à l’Alliance Virunga, qui fait de la conservation un projet économique. Le raisonnement est simple : dans une région où la misère alimente les milices et où le charbon de bois dévore la forêt, l’emploi protège mieux le parc qu’une clôture. Lancée en 2013, l’Alliance réunit l’ICCN, la Fondation Virunga et plus d’une centaine de partenaires publics, associatifs et privés, autour d’un objectif : fournir une électricité durable aux 4 millions de personnes vivant à proximité du parc. Son bras opérationnel, Virunga Énergies, exploite désormais quatre centrales hydroélectriques. Mutwanga (1,4 MW), la pionnière, a permis à Beni d’accueillir la plus grande savonnerie de l’est du Congo ainsi qu’une entreprise de production d’enzymes de papaye. Elle a été suivie par Matebe (13,1 MW), Luviro (14,6 MW) et, plus récemment, Rwanguba, dont la première turbine de 13 MW a porté la capacité totale à 42 MW. Avec plus de 35 000 clients, dont 2 000 entreprises, Virunga Énergies est devenue le premier producteur et distributeur d’électricité du Nord-Kivu. L’objectif reste fixé à 100 MW d’ici à 2040, et Rwanguba doit à terme atteindre 26 MW. L’effet sur l’emploi a été mesuré de façon indépendante : une étude de l’Université Texas A&M a établi que la centrale de Mutwanga soutient 969 emplois par mégawatt installé, dont 420 lui sont directement imputables.

La trajectoire financière confirme le changement d’échelle. En 2023, les ventes d’électricité de Virunga Énergies s’élevaient à 10,7 millions de dollars. Deux ans plus tard, elles atteignaient 14,5 millions, en hausse de 15,3 % sur la seule année 2025, soit une progression de plus d’un tiers en deux exercices. Le budget consolidé de l’Alliance a atteint 80,6 millions de dollars en 2025, dont 33,3 millions investis notamment dans le réseau de distribution et les sous-stations électriques. Virunga Énergies alimente aujourd’hui 162 entreprises locales, tandis que la filière Virunga Origins a créé 1 220 emplois, dont 420 directs. Peu de parcs nationaux au monde peuvent présenter un compte d’exploitation de cette nature.

Reste l’obstacle que ni bilan ni business plan ne peuvent effacer : la guerre. Le 16 août 2022, le chantier de Rwanguba a essuyé des tirs d’artillerie lourde attribués au M23, posté à moins de cinq kilomètres ; les ouvriers, évacués à temps, ont été épargnés, mais des victimes civiles ont été signalées dans les villages voisins. En juillet 2025, selon Human Rights Watch, le M23 a sommairement exécuté plus de 140 civils dans au moins 14 villages et zones agricoles proches du parc. Entre octobre 2025 et février 2026, la société civile du territoire de Rutshuru a recensé au moins 24 attaques armées sur l’axe Kiwanja–Kanyabayonga, qui ont fait au moins 13 morts. Dans certains secteurs, ces affrontements ont fait perdre à l’ICCN le contrôle du terrain au profit des groupes armés. Selon le parc, les deux tiers de sa superficie se trouvent en outre dans une zone d’Ebola active. Le tribut humain est déjà lourd : plus de 200 rangers ont été tués depuis la création du parc.

Cent ans après sa fondation, les Virunga ont démontré qu’une aire protégée pouvait devenir un acteur économique à part entière. Ils n’ont pas encore prouvé que l’économie suffisait à imposer la paix.

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