Expulsés vers l’inconnu : le visage humain d’une politique sans visage

Expulsés vers l’inconnu : le visage humain d’une politique sans visage

21 septembre 2026

Imaginez. On vous réveille avant l’aube. On vous menotte. On vous fait monter dans un avion sans vous dire où il va. Des heures plus tard, la porte s’ouvre sur une chaleur moite, une langue que vous ne comprenez pas, un nom de pays que vous n’avez peut-être jamais prononcé de votre vie. Personne ne vous attend. Il n’y a pas de famille sur le tarmac, pas d’interprète, pas de numéro à appeler. Il y a, parfois, un hôtel transformé en lieu de détention, et des hommes en uniforme dont vous ne savez pas s’ils sont là pour vous protéger ou pour vous surveiller.

C’est ce que vivent, depuis 2025, des dizaines de migrants expulsés des États-Unis vers des pays d’Afrique avec lesquels ils n’ont, bien souvent, aucun lien. Pas de famille, pas de langue commune, pas de réseau. Certains ont fui la torture dans leur pays d’origine et un juge américain le leur avait reconnu. D’autres avaient construit une vie aux États-Unis, un travail, des enfants, une existence entière. Tous se retrouvent, du jour au lendemain, dans un pays étranger, sans savoir s’ils y resteront un mois, un an, ou pour toujours, et sans savoir non plus s’ils n’en seront pas, un jour, à nouveau expulsés vers le lieu même dont ils avaient réussi à s’échapper. Certains de ces pays n’ont ni les moyens ni les structures pour accueillir qui que ce soit : pas de logement, pas de suivi médical, pas d’accompagnement psychologique pour des personnes qui viennent, bien souvent, de traverser des années de détention, de procédures judiciaires et d’incertitude. Quand la fragilité institutionnelle se double d’une gouvernance parfois défaillante ou corrompue, l’accueil promis se transforme en zone grise : des personnes déjà vulnérables se retrouvent à la merci d’autorités locales qui n’ont de comptes à rendre à personne. Début septembre 2026, des témoins et des images vidéo obtenues par Reuters ont montré des policiers pointant leurs armes sur des migrants expulsés vers la Guinée équatoriale, au cours d’un différend né d’une simple demande : récupérer un téléphone confisqué, pour pouvoir appeler un avocat, un proche. Ce n’est pas un détail. C’est peut-être la scène qui résume le mieux ce que cette politique fait, concrètement, à des êtres humains : elle les prive, jusqu’au bout, de la possibilité d’être entendus.

Comment en est-on arrivé là ? Comment, au XXIe siècle, une administration peut-elle décider du sort d’un être humain en le réduisant à un problème logistique, un corps à déplacer d’un point A à un point B, sans que ce corps ait voix au chapitre ? La juge Sonia Sotomayor, dans son opinion dissidente à la Cour suprême des États-Unis en juin 2025, avait déjà mis en garde : en matière de vie et de mort, mieux vaut agir avec prudence. La majorité de la Cour a choisi l’inverse. Ce choix n’est pas un accident isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large, où la gestion des flux migratoires en vient à primer sur la reconnaissance de la personne migrante elle-même, où l’efficacité administrative devient une valeur plus importante que la dignité de celui qu’elle concerne. Faut-il pour autant renoncer à tout espoir ? Il serait facile, et confortable, de céder au fatalisme. Mais des juges continuent de résister, en exigeant des garanties procédurales avant tout transfert. Des avocats continuent de se battre, parfois au péril de leur propre sécurité, pour que la voix des expulsés se fasse entendre. Des journalistes continuent d’enquêter, de recueillir des témoignages, de refuser que ces histoires disparaissent dans l’anonymat des statistiques. Et c’est peut-être là que réside, encore, un fragment d’espoir : tant qu’il existe des personnes, dans la justice, dans le droit, dans la presse, dans la société civile qui refusent de regarder ailleurs, l’indifférence n’a pas totalement gagné.

Construire une société plus juste ne signifie pas nier la légitimité d’un État à contrôler ses frontières. Cela signifie refuser qu’au nom de cette légitimité, on efface la personne derrière le dossier. Cela signifie se souvenir qu’une politique migratoire, aussi ferme soit-elle, se juge non pas à sa capacité à expulser vite, mais à sa capacité à le faire sans détruire ceux qu’elle déplace. La main tendue existe encore, elle est plus fragile, plus menacée qu’hier, mais elle existe, dans chaque geste de ceux qui refusent de transformer un être humain en simple ligne d’un registre administratif. C’est sans doute la seule chose qui, en définitive, permette encore d’espérer.

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