ECO 2027 : la monnaie unique ouest-africaine à l’épreuve des souverainetés

ECO 2027 : la monnaie unique ouest-africaine à l’épreuve des souverainetés

17 août 2026

Douze ans après ses premières annonces et un nouveau report, la monnaie unique ouest-africaine vise 2027. Entre critères de convergence hors d’atteinte pour la majorité des États et défection de trois pays du Sahel, l’ECO doit désormais prouver qu’il n’est pas qu’un slogan.

Annoncée en 2019 pour une entrée en vigueur dès 2020, la monnaie unique ouest-africaine n’a cessé de voir son calendrier glisser. Le projet ECO hérite d’une longue histoire d’échéances manquées : sa devancière, la Zone monétaire ouest-africaine (ZMOA), avait déjà vu ses ambitions de 2003, 2005, 2009 et 2015 rester lettre morte. L’échec de 2020 n’a fait qu’ajouter un chapitre supplémentaire à cette histoire. Réunis en juillet 2026 à Freetown pour la 69ᵉ session ordinaire de leur conférence, les chefs d’État de la CEDEAO ont réaffirmé leur volonté de lancer l’ECO à l’horizon 2027. Mais cette annonce, aussi solennelle soit-elle, ravive une interrogation devenue familière : s’agit-il d’un calendrier réaliste, ou d’une ambition avant tout politique ?

Le projet repose sur des critères de convergence exigeants : un taux d’inflation inférieur à 10 %, un déficit budgétaire plafonné à 3 % du PIB et une dette publique ne dépassant pas 70 % du PIB. Or la majorité des douze États que compte désormais la CEDEAO peine à respecter ces conditions simultanément. Selon l’économiste Moussa Dembélé, quatre pays y satisferaient en théorie, soit la Côte d’Ivoire, le Togo, le Bénin et la Guinée-Bissau, tous membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). D’autres évaluations, portant sur l’ensemble des six critères de convergence retenus par la CEDEAO, se montrent plus sévères et ne créditent que le Bénin d’une conformité totale. Le Nigeria, première économie de la région avec près de 70 % du PIB ouest-africain, affiche des profils d’inflation et de politique monétaire très éloignés de ceux de la zone franc CFA, où huit pays partagent déjà une monnaie commune arrimée à l’euro, un écart macroéconomique auquel s’ajoute désormais un bouleversement géopolitique récent. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, effectif depuis le 29 janvier 2025 après leur ralliement à l’Alliance des États du Sahel (AES), complique davantage l’équation. Ces trois pays représentent une part substantielle du territoire et de la population ouest-africains ; leur défection prive le projet d’une assise géographique et politique difficilement contournable. Fragilisée par une crise de légitimité, la CEDEAO voit sa capacité à imposer des normes régionales réduite. Lors de sa session de juillet 2026, l’organisation a dû rappeler publiquement plusieurs de ses membres à leurs obligations financières, certains accusant des années d’arriérés de cotisations. Le 26 juillet 2026 à Niamey, Bassolma Bazié, président de la Commission nationale de l’AES au Burkina Faso, a résumé la défiance de la Confédération à l’égard du projet, jugeant que l’ECO ne constituerait pas une rupture véritable avec le franc CFA mais « un simple changement d’appellation ».

L’argument d’une relance trouve néanmoins un écho dans un contexte régional inédit. La pression en faveur d’une moindre dépendance aux devises étrangères s’est accentuée, portée par un même impératif d’autonomie économique que partagent désormais plusieurs capitales du continent. Le Nigeria, dont l’adhésion demeure la clé de voûte du projet, a engagé dès juin 2023 l’unification de son régime de change, une réforme structurelle majeure, mais dont les effets immédiats se sont traduits par une forte dépréciation du naira et une inflation ayant culminé à 33 % en 2024, loin du seuil des 10 % exigé par les critères de convergence. Rien n’indique, à ce stade, que cette libéralisation rapproche mécaniquement le pays des standards macroéconomiques attendus. Reste que l’ambition, elle, persiste : à Freetown, la CEDEAO a évoqué un scénario d’adhésion à plusieurs vitesses, où les pays prêts entreraient en priorité pendant que les autres seraient accompagnés. Au-delà des indicateurs, l’enjeu excède d’ailleurs la seule question monétaire : une devise unique pleinement opérationnelle réduirait les coûts de transaction transfrontaliers et fluidifierait le commerce intra-communautaire, objectif stratégique de longue date pour la CEDEAO. Cependant, le passif du projet invite à la prudence, et chaque report successif entame un peu plus la crédibilité de l’institution auprès des investisseurs et des partenaires internationaux. Un nouvel échec en 2027 ne serait donc pas anodin. Il fragiliserait la capacité de l’organisation à porter d’autres chantiers d’intégration, à l’heure où la région a besoin de démontrer sa cohésion face aux recompositions géopolitiques en cours. Un calendrier n’a jamais suffi à faire une monnaie et l’ECO de 2027 devra, pour la première fois, faire la preuve qu’il en va autrement.

Dans une perspective optimiste, l’introduction progressive de l’ECO auprès des nations éligibles formerait un pôle d’excellence capable de motiver les autres États à les rejoindre. Le Nigeria, à condition de maintenir ses réformes économiques, pourrait ainsi intégrer ce système à l’avenir. Cela permettrait à la CEDEAO de restaurer sa crédibilité et d’asseoir sa position de moteur de l’intégration régionale. À l’inverse, selon un scénario pessimiste anticipé par de nombreux experts, un énième report affaiblirait définitivement l’institution. Les pays de l’AES en profiteraient alors pour consolider une alliance rivale, divisant ainsi la région ouest-africaine sur le long terme. Dans ce cas de figure, le secteur privé resterait pénalisé par des frais de transaction élevés et une forte instabilité monétaire.

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