Pendant des années, les écosystèmes de mobile money ont fonctionné en silos étanches, multipliant les frictions et les surcoûts. L’interopérabilité, grande promesse longtemps non tenue du secteur, est désormais en cours de concrétisation. Et 2026 est l’année où l’on pourra mesurer si cette transformation change réellement les règles du jeu.
Le mobile money a tenu une promesse simple : relier les populations non bancarisées à l’économie formelle via un téléphone, sans passer par une banque traditionnelle. Une promesse née dans la nécessité, celle de milliards d’Africains ignorés par des systèmes bancaires trop coûteux, trop lents, trop lointains. Wave, Orange Money, MTN MoMo et quelques dizaines d’autres acteurs l’ont tenue, au moins partiellement. Le taux d’inclusion financière dans l’UEMOA est ainsi passé de 47 % en 2016 à 72,3 % en 2023, selon la BCEAO, résultat remarquable, qui aurait semblé irréaliste une décennie plus tôt. Mais derrière les statistiques triomphantes, une réalité plus inconfortable s’imposait : ces succès se sont construits dans des écosystèmes fermés, conçus pour retenir l’utilisateur plutôt que pour le servir. Envoyer de l’argent d’un wallet Orange à un compte Wave relevait du parcours du combattant, quand ce n’était pas simplement impossible. La capacité d’un abonné de transférer instantanément de l’argent à un utilisateur d’un autre réseau, sans frais supplémentaires, était la grande promesse non tenue du secteur. Elle est désormais en voie de concrétisation. Mais l’heure de vérité a sonné : après des années de croissance portée par la nouveauté, c’est maintenant que se joue la maturité du modèle.
La BCEAO a lancé officiellement sa Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI) le 30 septembre 2025, permettant des transferts instantanés et sécurisés dans toute l’UEMOA, quel que soit l’opérateur ou l’établissement bancaire. Du côté de la zone CEMAC, c’est GIMACPAY qui structure le terrain : un cadre centralisé, piloté par la BEAC, rendant possible l’envoi d’argent entre wallets et comptes bancaires dans les six pays membres. Deux architectures distinctes, deux approches réglementaires différentes, mais un objectif commun : briser les silos, fluidifier les échanges transfrontaliers et poser les bases d’une économie numérique régionale unifiée. Le Cameroun, qui concentrait 65,1 % des comptes mobile money de la zone CEMAC en 2024 et 57 % de la valeur des transactions, se trouve naturellement au cœur de cette dynamique régionale.
Ce nouveau cadre rebat les cartes concurrentielles, et pas au bénéfice de tout le monde. Là où Orange Money et MTN MoMo bénéficiaient de leur position dominante comme barrière à l’entrée naturelle, l’interopérabilité expose leurs écosystèmes propriétaires à une concurrence qu’ils avaient jusqu’ici réussi à tenir à distance. Wave, qui a bâti sa croissance au Sénégal et en Côte d’Ivoire précisément sur les failles de ces silos fermés, en proposant des transferts gratuits dès l’origine, au prix d’une guerre tarifaire assumée, est particulièrement bien positionnée pour capitaliser sur le nouveau terrain de jeu. Des néobanques comme Djamo, ciblant les populations sous-bancarisées avec des produits d’épargne et de paiement accessibles, accélèrent également leur déploiement, flairant dans l’ouverture réglementaire une fenêtre d’opportunité rare. Mais l’histoire ne sera pas aussi simple. La consolidation réglementaire génère aussi ses propres turbulences, et le régulateur ne joue pas les arbitres neutres : les nouvelles exigences de la BCEAO en matière de licences et de capital minimum pour les fintechs, introduites en 2024, ont provoqué un choc de marché en 2025, de nombreuses startups ayant peiné à respecter les délais imposés. Une période de grâce a certes été accordée, mais le signal est sans ambiguïté. Le régulateur entend mettre fin à une décennie de Far West normatif, quitte à accélérer une sélection naturelle qui pourrait laisser sur le bord du chemin les acteurs les moins capitalisés. Dans ce nouveau paysage, la taille redevient un avantage. Et la consolidation du secteur, que beaucoup annonçaient depuis des années, pourrait bien s’enclencher pour de bon.
L’interopérabilité des paiements n’est pourtant que la première étape. Ce qui intéresse véritablement les investisseurs, et ce qui transformera structurellement l’inclusion financière en croissance économique, c’est l’étape suivante : le crédit. Les données de transactions mobiles, agrégées et analysées, constituent un historique financier alternatif pour des millions de PME et d’agriculteurs qui n’ont jamais accédé à un prêt bancaire. Des acteurs agri-tech commencent à bâtir des modèles de scoring à partir de données de traçabilité des filières agricoles ; d’autres explorent le financement des commerçants informels, adossé à leurs flux de mobile money. En Afrique francophone, les startups ayant levé au moins 450 millions de dollars en 2025 selon Africa: « The Big Deal » se positionnent presque toutes sur ce continuum, de la fintech de base au crédit, en passant par la logistique financière. La prochaine vague de création de valeur ne sera pas dans le paiement lui-même, mais dans les couches applicatives qui s’y adossent : crédit, micro-assurance, épargne automatisée, gestion de trésorerie pour les marchands. Autant de marchés encore très largement sous-servis, que l’interopérabilité rend désormais adressables à l’échelle régionale. Ceux qui maîtriseront cette conversion écriront l’architecture financière de l’Afrique francophone pour la décennie à venir.
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