Longtemps marginal, le marché africain des centres de données s’apprête à connaître une décennie de croissance à deux chiffres, porté par le cloud, l’intelligence artificielle et de nouvelles exigences de souveraineté financière. Mais derrière l’appétit des investisseurs, la carte des gagnants réserve des surprises et les fondations du secteur restent, pour l’instant, fragiles.
Le marché africain des centres de données doit atteindre 8,76 milliards de dollars d’ici 2031, selon un rapport publié fin juin 2026 par le cabinet Arizton Advisory & Intelligence, soit une progression de 5,12 milliards par rapport aux 3,64 milliards enregistrés en 2025. La croissance annoncée est vertigineuse au regard de la taille actuelle du marché, l’Afrique ne représentant aujourd’hui qu’à peine 1% des capacités mondiales installées, selon l’Africa Data Centres Association. Cette montée en puissance, à un taux annuel composé de 15,76% sur la période, s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs : l’adoption accélérée du cloud et de l’intelligence artificielle, la demande croissante de traitement local des données, et des investissements parallèles dans les énergies renouvelables et les câbles sous-marins qui irriguent progressivement le continent. Autant de briques d’infrastructure qui, mises bout à bout, transforment un marché jusqu’ici marginal en l’une des frontières d’investissement les plus regardées d’Afrique.
Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas systématiquement les plus grandes économies du continent qui captent le plus gros de cette manne. Le Maroc, l’Éthiopie, le Ghana, la Tanzanie et Djibouti devraient à eux seuls attirer plus de 1,3 milliard de dollars d’investissements d’ici 2031. En Éthiopie, marché de 120 millions d’habitants encore largement sous-équipé, l’opérateur indien RailTel a par exemple signé cette année un contrat pour construire un centre de données destiné au ministère des Affaires étrangères. Des poids lourds mondiaux du cloud s’implantent en parallèle sur les marchés déjà matures : Google a ainsi investi environ 148 millions de dollars dans un centre à Johannesburg, aux côtés d’installations déjà actives au Kenya, au Nigeria et au Sénégal. Cette diversité géographique reflète elle-même une demande en pleine recomposition : historiquement portée par les opérateurs télécoms et informatiques, qui représentaient encore 57,88% du marché en 2025 pour leurs besoins en réseaux de collecte et en serveurs d’applications mobiles selon Mordor Intelligence, elle bascule désormais vers un nouveau moteur. Les charges de travail issues des services financiers, banques, assurances, fintech, progressent en effet au rythme le plus rapide de l’industrie, avec un taux de croissance annuel de 24,77%, porté par la multiplication des interfaces de banque ouverte, la vérification d’identité numérique et surtout les règles imposées par plusieurs banques centrales, qui exigent que les données financières primaires et secondaires des citoyens soient hébergées sur le territoire national, un impératif réglementaire qui rejoint, sur le terrain des données, le débat sur la souveraineté déjà observé dans le dossier Starlink.
Cette trajectoire de croissance ne doit cependant pas masquer des obstacles structurels bien identifiés par les acteurs du marché. La connectivité reste insuffisante sur de larges portions du continent, les compétences techniques spécialisées dans le cloud demeurent rares, les circuits de paiement internationaux restent complexes à sécuriser pour les opérateurs, et les cadres réglementaires nationaux sont encore, pour beaucoup, en construction. Le cloud africain reste ainsi, pour reprendre le diagnostic dressé par le comparateur spécialisé LeCloudFacile.com, une réalité à la fois prometteuse et inégale, un constat qui vaut aussi bien pour les capitales déjà connectées que pour les marchés encore émergents comme l’Éthiopie ou la Tanzanie.
Pour les investisseurs et les décideurs publics, l’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement d’attirer des capitaux, mais de bâtir l’écosystème qui permet de les absorber : formation technique locale, stabilité énergétique et cadre de régulation prévisible. À ce jeu, les pays qui sécuriseront ces fondamentaux avant leurs voisins pourraient bien devenir les hubs numériques de la décennie à venir, loin devant certaines économies plus visibles sur d’autres tableaux du classement continental.
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