Terres fertiles, ventres vides : le paradoxe d’un géant agricole

Terres fertiles, ventres vides : le paradoxe d’un géant agricole

15 juin 2026

Plus d’un Africain sur cinq souffrait de la faim en 2024, et la situation continue de se dégrader dans plusieurs régions du continent. Pourtant, derrière ce constat sombre, certaines trajectoires nationales, Égypte, Afrique de l’Est, Namibie, dessinent une tout autre réalité, où investissements privés et nouvelles filières d’exportation redessinent la carte agricole africaine. Entre urgence humanitaire et signaux de transformation, le continent se trouve à un moment charnière de son histoire alimentaire.

Le chiffre tombe comme un couperet : 307 millions d’Africains, soit plus d’un habitant du continent sur cinq, étaient confrontés à la faim en 2024. Pour une région qui dispose d’une large part des terres arables non exploitées de la planète, ce paradoxe résume à lui seul l’enjeu du siècle pour les économies africaines. La situation ne s’améliore pas partout, loin de là. En Afrique de l’Ouest et au Sahel, 41,8 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë, un chiffre qui pourrait grimper à 52,8 millions durant la période de soudure de juin à août 2026, sous l’effet combiné de conflits armés persistants, de chocs climatiques, d’une inflation alimentaire galopante et d’une réduction des financements humanitaires. Le constat dressé à l’échelle mondiale confirme cette trajectoire préoccupante : le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë a augmenté de 20 % depuis 2020, les conflits restant le principal facteur aggravant, désormais combinés à des dérèglements climatiques devenus permanents plutôt que sporadiques.

Mais s’arrêter à ce constat reviendrait à ignorer une réalité plus contrastée. Le continent n’avance pas d’un seul bloc, et certaines trajectoires nationales tranchent nettement avec le tableau sahélien. L’Égypte, par exemple, a fait de 2025 une année record pour ses exportations agricoles, avec une valeur dépassant les 11 milliards de dollars, portée notamment par l’introduction de l’agriculture de précision. L’Afrique de l’Est, elle, a misé sur la diversification : la culture de l’avocat et l’horticulture y ont connu un développement significatif, augmentant considérablement la production destinée aux marchés d’exportation. La Namibie, de son côté, tire l’essentiel de sa production agricole, environ les deux tiers, de l’élevage. Ce qui change la donne, selon plusieurs observateurs, c’est l’évolution du rôle du secteur privé : longtemps perçu comme le chaînon manquant de l’agriculture africaine, l’investissement privé se multiplie désormais à travers le continent, dans le cadre d’initiatives qui appuient des programmes pilotés au niveau national, même si ce chiffre mériterait d’être précisé pays par pays, aucune donnée publique consolidée ne permettant à ce stade de quantifier l’ampleur exacte de cette dynamique à l’échelle continentale. Le problème, c’est que ces avancées ponctuelles restent largement insuffisantes face à l’ampleur des engagements pris : les déclarations de Maputo en 2003, réaffirmées à Malabo en 2014, visaient notamment à éradiquer la faim, réduire la pauvreté de moitié et tripler les échanges intra-africains de produits agricoles d’ici 2025, et vingt ans après le premier engagement, ces objectifs peinent encore à être pleinement respectés, avec de fortes disparités entre les pays. La dimension démographique ajoute à l’urgence : sans une stratégie d’investissement intégrée et à grande échelle, la croissance démographique du continent est appelée à distancer durablement l’augmentation de la production agricole, et des projections élaborées il y a une décennie tablaient déjà sur des importations nettes de denrées alimentaires atteignant 11 milliards de dollars à l’horizon 2025, un montant qui, ironiquement, équivaut presque exactement aux exportations agricoles égyptiennes de la même année, illustrant à quel point les trajectoires nationales peuvent diverger au sein d’un même continent.

Au-delà des chiffres de production, une nouvelle génération de programmes tente de changer d’échelle en reliant directement agriculture, nutrition et éducation. Des dispositifs comme les repas scolaires produits localement permettent aux agriculteurs de proximité d’améliorer l’alimentation des enfants, créant un triple bénéfice : une meilleure santé, des marchés locaux renforcés et de nouveaux emplois, souvent assortis d’externalités environnementales positives. C’est précisément ce type d’approche systémique, et non plus seulement la course aux rendements, qui semble désormais privilégié par les bailleurs internationaux. Reste une question que peu de stratégies abordent frontalement : celle de la pression sur les écosystèmes. L’expansion agricole est aujourd’hui responsable de près de 90 % de la déforestation mondiale, du fait de l’empiètement des terres cultivées sur les forêts. Pour l’Afrique, dont une partie de la croissance agricole repose précisément sur la mise en culture de nouvelles terres, l’équation devient redoutable : comment produire davantage sans reproduire, à plus grande échelle, les erreurs environnementales d’autres continents qui ont industrialisé leur agriculture au prix de leurs forêts?

La transformation agricole africaine ne se jouera donc pas sur un seul terrain. Elle se jouera simultanément sur celui des rendements, des financements, de la gouvernance des engagements régionaux et de la préservation des sols et des forêts. Les succès égyptien ou est-africain montrent que la trajectoire est possible. La crise sahélienne rappelle, elle, à quel point elle reste réversible.

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