Le pari de la souveraineté pharmaceutique

Le pari de la souveraineté pharmaceutique

29 juillet 2026

Vaccins, génériques, principes actifs : un continent longtemps réduit au rôle d’importateur cherche désormais à produire lui-même ses médicaments. Entre ambitions industrielles et obstacles persistants, cette bascule pourrait redessiner en profondeur l’accès aux soins pour des centaines de millions de personnes.

L’industrie pharmaceutique du continent connaît depuis quelques années une évolution importante. Longtemps dépendante des importations pour répondre à ses besoins en médicaments, la région cherche désormais à développer ses propres capacités de production. Cette dynamique s’est accélérée à la suite de la pandémie de Covid-19, qui a révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et les difficultés d’accès aux produits de santé essentiels. Soutenue par les gouvernements, les organisations régionales et les partenaires internationaux, cette industrie apparaît aujourd’hui comme un secteur stratégique pour renforcer la sécurité sanitaire, stimuler l’innovation et favoriser le développement économique.

Le continent représente environ 18 % de la population mondiale, mais il ne produit qu’une faible part des médicaments qu’il consomme. Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), entre 70 % et 90 % des médicaments utilisés sont encore importés. Cette forte dépendance expose les pays à des fluctuations des prix internationaux, à des ruptures d’approvisionnement et à des retards de livraison, notamment lors des crises sanitaires ou géopolitiques, une vulnérabilité que la pandémie de Covid-19 est venue confirmer avec éclat. Les difficultés d’accès aux vaccins, aux équipements médicaux et à certains traitements ont mis en évidence la nécessité de développer des capacités de fabrication locales. Face à cette situation, plusieurs États ont décidé d’investir davantage dans leur industrie pharmaceutique, avec un objectif double : produire davantage de médicaments, mais aussi renforcer l’autonomie sanitaire et réduire la dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs. L’Union africaine a fait de cette ambition une priorité : le Plan de fabrication pharmaceutique pour l’Afrique (Pharmaceutical Manufacturing Plan for Africa) a été adopté en 2019, la même année que le traité portant création de l’Agence africaine des médicaments (African Medicines Agency – AMA), officiellement entrée en vigueur en novembre 2021. Cette institution vise à harmoniser les réglementations pharmaceutiques entre les pays membres, à améliorer les procédures d’autorisation des médicaments et à renforcer les normes de qualité, une réglementation plus homogène qui facilite les investissements des entreprises et favorise les échanges de produits pharmaceutiques au sein du continent. Plusieurs pays jouent déjà un rôle moteur dans cette transformation : l’Afrique du Sud possède depuis longtemps l’une des industries pharmaceutiques les plus développées, tandis que l’Égypte, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, le Kenya, le Nigeria et le Ghana disposent également d’entreprises capables de produire une large gamme de médicaments génériques. Ces pays investissent désormais dans des technologies plus avancées, notamment la fabrication de vaccins, de produits biologiques et de traitements contre certaines maladies chroniques. La production de vaccins constitue d’ailleurs l’un des principaux objectifs de cette stratégie industrielle : avant la pandémie, moins de 1 % des vaccins utilisés étaient fabriqués localement. Depuis 2021, plusieurs projets de grande ampleur ont été lancés, avec des installations en cours de développement ou d’extension en Afrique du Sud, au Sénégal, au Rwanda, en Égypte et en Algérie, certaines bénéficiant de partenariats avec des entreprises internationales et d’un transfert de technologies permettant de produire des vaccins selon les normes internationales de qualité.

L’essor de cette industrie offre également des perspectives économiques importantes. Le secteur favorise la création d’emplois qualifiés dans la recherche, la chimie, la biotechnologie, l’ingénierie et le contrôle qualité, tout en stimulant le développement d’activités connexes telles que la fabrication d’emballages, la logistique, les laboratoires d’analyse ou la distribution des produits de santé. À long terme, une industrie pharmaceutique plus solide pourrait contribuer à réduire la facture des importations et à renforcer la compétitivité des économies concernées. La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente un autre facteur favorable : en facilitant la circulation des biens entre les pays membres, ce marché unique pourrait permettre aux entreprises pharmaceutiques de bénéficier d’économies d’échelle et d’élargir leur clientèle, rendant les investissements industriels plus attractifs et favorisant l’émergence de chaînes de valeur régionales.

Malgré ces progrès, plusieurs défis demeurent. Les investissements nécessaires à la construction d’usines modernes sont très élevés, et de nombreux pays doivent encore améliorer leurs infrastructures énergétiques, leurs réseaux de transport et leurs capacités de recherche scientifique. Selon un rapport de la CNUCED, les usines pharmaceutiques opèrent souvent à des taux d’utilisation de leurs capacités compris entre 30 % et 60 %, contre plus de 70 % dans les économies développées, un écart qui pèse directement sur les coûts de production et limite les volumes. Le manque de personnel hautement qualifié dans certains domaines spécialisés constitue également une difficulté, tout comme le respect de normes internationales très exigeantes en matière de qualité, de sécurité et d’efficacité des médicaments produits. Le financement de l’innovation représente un autre enjeu majeur : les activités de recherche et développement nécessitent des ressources importantes et des collaborations entre universités, centres de recherche, entreprises privées et pouvoirs publics, ce qui rend les partenariats internationaux essentiels pour accélérer les transferts de technologies et renforcer les compétences locales.

Cette montée en puissance constitue ainsi une évolution stratégique pour le continent. Si les défis restent nombreux, les investissements engagés, les réformes réglementaires et la coopération régionale créent des conditions favorables à un développement durable du secteur. En renforçant sa capacité à produire des médicaments et des vaccins, la région pourrait améliorer la sécurité sanitaire de ses populations, réduire sa dépendance aux importations et créer de nouvelles opportunités de croissance économique, une transformation qui pourrait également lui permettre de jouer un rôle plus important dans l’industrie pharmaceutique mondiale au cours des prochaines décennies.

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