Chaque année depuis treize ans, le Forum réunit l’élite du business africain et mondial autour d’une même table. L’édition 2026, tenue à Kigali les 14 et 15 mai, a marqué un tournant discret mais réel : pour la première fois, le débat n’a plus porté sur la manière d’attirer les capitaux étrangers, mais sur la façon dont le continent peut produire ses propres champions économiques et financer lui-même son développement.
Kigali a une façon particulière de concentrer les ambitions. La capitale rwandaise accueillait les 14 et 15 mai la treizième édition de l’Africa CEO Forum, devenu en une décennie le principal rendez-vous du secteur privé africain. Plus de 2 800 dirigeants, chefs d’État, ministres et investisseurs venus de plus de 77 pays s’y sont retrouvés autour d’un thème qui résumait à lui seul l’état d’esprit du moment : Scale or Fail — Why Africa Must Embrace Shared Ownership. Derrière cette formulation directe, presque provocatrice, se cache une conviction qui s’est imposée progressivement parmi les acteurs du business continental : les entreprises africaines, trop souvent isolées dans des marchés étroits et fragmentés, n’ont pas la taille pour peser dans la compétition mondiale. Tant qu’elles ne se dotent pas de structures capitalistiques communes, de partenariats transfrontaliers et d’une capacité à mobiliser des ressources à l’échelle du continent, elles resteront vulnérables. C’est ce défi, concret, urgent, difficile, que Kigali a tenté de transformer en feuille de route.
Plusieurs chefs d’État ont fait le déplacement, dont Paul Kagame, Bola Ahmed Tinubu du Nigeria, William Ruto du Kenya et Mohamed Cheikh Ould El Ghazouani de Mauritanie. Leur présence traduit une réalité que le Forum a contribué à installer depuis ses premières éditions : les grandes décisions d’investissement sur le continent se négocient autant dans ces enceintes que dans les capitales. Le secteur privé et le politique y parlent le même langage, celui des projets, des garanties et des marchés à ouvrir. Près de deux milliards de dollars d’accords et de partenariats ont été signés au cours des deux journées, impliquant notamment le Rwanda Development Board, Equity Bank, Access Bank, VISA et la Banque ouest-africaine de développement, la Société financière internationale s’engageant à elle seule à hauteur de plus d’un milliard de dollars dans des opérations couvrant l’infrastructure, l’énergie, la finance, l’agriculture et le numérique. La Côte d’Ivoire a incarné cette nouvelle posture avec une clarté particulière : une délégation conduite par le Premier ministre Robert Beugré Mambé est arrivée avec un dossier structuré autour du Plan national de développement 2026–2030, dont l’enveloppe atteint près de 115 000 milliards de francs CFA, plus de 70 % étant attendus du secteur privé. Dans les coulisses, le ministre de la Transition numérique présentait un projet d’intelligence artificielle souveraine, développer localement des solutions pensées pour les réalités ivoiriennes, plutôt que d’importer des modèles conçus ailleurs. La souveraineté technologique n’est plus un débat académique ; elle est devenue un argument de compétitivité nationale.
Le Forum a cependant ses limites bien connues, et personne à Kigali ne cherchait vraiment à les dissimuler. Le vrai test se jouera dans les semaines et les mois qui suivent, quand les lettres d’intention devront se transformer, ou non, en contrats effectifs. L’histoire des grands sommets africains est jalonnée d’engagements solennels dont l’exécution s’est diluée dans les contraintes administratives, les lacunes d’infrastructure ou les retournements politiques. Ce que Kigali 2026 a peut-être changé, c’est moins le volume des promesses que la maturité du discours. Le continent qui s’est exprimé ici n’était plus celui qui sollicite des bailleurs, ni celui qui attend que la croissance vienne de l’extérieur. C’était celui d’acteurs privés qui savent ce qu’ils veulent financer, dans quels secteurs, avec quels partenaires et qui posent leurs conditions. Pour tout investisseur ou dirigeant qui observe le continent depuis l’extérieur, ignorer ce mouvement reviendrait à rater un cycle qui, lui, n’attendra pas.
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