L’Afrique à l’heure des villes intelligentes : promesse technologique ou pari économique ?

L’Afrique à l’heure des villes intelligentes : promesse technologique ou pari économique ?

23 février 2026

Avec une population urbaine appelée à tripler d’ici 2050, l’Afrique fait face à l’un des défis de transformation les plus complexes de son histoire contemporaine. Congestion chronique, accès inégal aux services essentiels, informalité massive et infrastructures sous-dimensionnées fragilisent la compétitivité de nombreuses métropoles. Dans ce contexte, le concept de smart city s’est progressivement imposé dans les discours publics comme une réponse à la fois technologique et organisationnelle aux dysfonctionnements urbains. Capteurs intelligents, plateformes numériques, mobilité connectée, gestion optimisée de l’énergie et des déchets composent une promesse séduisante. Mais derrière cette ambition affichée, une interrogation centrale demeure pour les décideurs : ces projets constituent-ils un véritable levier économique ou relèvent-ils encore d’une vision largement théorique ?

Entre ambition affichée et diffusion inachevée

Sur le continent, plusieurs initiatives emblématiques illustrent cette volonté de rupture. De Kigali à Lagos, en passant par Casablanca, les projets se multiplient, souvent portés par des partenariats avec de grands groupes technologiques internationaux. Ces expériences ont permis des avancées tangibles, digitalisation des services publics, amélioration de la fiscalité locale, optimisation des flux de transport, mais dans de nombreux cas, la ville intelligente demeure confinée à des zones pilotes ou à des quartiers d’affaires, sans réelle diffusion vers le tissu urbain existant. Le frein n’est pas tant technologique que structurel. L’absence de modèles économiques soutenables, les capacités financières limitées des collectivités locales et la dépendance à des solutions importées restreignent la portée de ces initiatives. Il en résulte des projets souvent coûteux, cohérents sur le plan conceptuel, mais dont les effets macroéconomiques restent marginaux.

Parmi les cas les plus documentés, Kigali fait figure de référence continentale. Désignée première smart city africaine par l’African Smart City Index 2023, la capitale rwandaise a engagé sa transformation numérique dès les années 2000 sous l’impulsion du président Paul Kagame, en adoptant un Smart City Masterplan structuré autour de six domaines prioritaires : mobilité, énergie, eau, bâtiments, gestion des installations et engagement citoyen. Les résultats sont concrets. Le système de billettique sans contact Tap & Go, développé par l’opérateur local AC Group, a facilité plus de 298 millions de trajets en bus et compte aujourd’hui plus de trois millions de porteurs de cartes, permettant aux entreprises de transport de récupérer entre 30 et 40 % des recettes précédemment perdues via la collecte en espèces. La plateforme de santé connectée Blue Room agrège en temps réel les données opérationnelles et financières des cliniques à travers le pays, renforçant la capacité de réponse aux crises sanitaires. Ces succès révèlent néanmoins les limites inhérentes au modèle : moins de 20 % des routes de la ville sont asphaltées, et les enjeux d’interopérabilité entre acteurs privés freinent la généralisation des solutions déployées. Kigali illustre ainsi, dans un même mouvement, ce que la volonté politique et l’ancrage local peuvent produire, et jusqu’où les contraintes structurelles viennent en circonscrire la portée.

De la modernité symbolique à la compétitivité réelle

La compétitivité d’une ville intelligente repose avant tout sur la qualité de sa gouvernance. Or, dans de nombreuses métropoles africaines, la fragmentation institutionnelle, le déficit de coordination entre niveaux de pouvoir et la faiblesse des capacités administratives réduisent sensiblement l’efficacité des dispositifs déployés. Une plateforme de gestion intelligente des flux urbains ou de la collecte fiscale ne crée de valeur que si les données sont fiables, interopérables et exploitées dans un cadre réglementaire clair. La question de la souveraineté numérique s’impose dès lors comme un enjeu stratégique de premier plan : l’externalisation massive des systèmes d’information vers des acteurs étrangers soulève des problématiques légitimes de contrôle, de sécurité et de dépendance technologique. Pour les États comme pour les collectivités, la smart city ne peut se limiter à un assemblage de solutions clés en main, elle doit s’inscrire dans une vision institutionnelle de long terme, intégrant la formation des agents publics, la régulation des usages et la maîtrise locale des outils numériques. C’est précisément à cette condition que les villes intelligentes peuvent devenir de puissants catalyseurs de compétitivité. Optimisation des transports, réduction des pertes énergétiques, amélioration du recouvrement fiscal, formalisation progressive de l’économie urbaine : les bénéfices potentiels sont significatifs. Selon la Banque mondiale, une meilleure gestion urbaine est un prérequis à l’accélération de la croissance dans les grandes métropoles africaines, pour peu que les investissements dans les infrastructures et la gouvernance accompagnent l’essor démographique des villes. La smart city peut également servir de socle à des écosystèmes locaux d’innovation, comme en témoigne l’exemple rwandais : le succès de Tap & Go à Kigali a permis à AC Group d’exporter sa solution au Cameroun et au Kenya, illustrant comment une réussite locale peut devenir un actif exportable à l’échelle régionale. Les entreprises positionnées sur la mobilité, la fintech, l’énergie ou la gestion des déchets trouvent dans ces environnements des marchés d’expérimentation à forte valeur ajoutée, dès lors que les politiques publiques favorisent leur intégration plutôt que la simple importation de technologies étrangères.

La question n’est donc pas de savoir si les smart cities constituent une utopie, mais si l’Afrique est prête à les concevoir comme des projets économiques avant d’en faire des symboles de modernité. Cela implique des choix clairs : prioriser les usages à fort impact social et économique, renforcer les capacités des collectivités, sécuriser les financements et inscrire ces initiatives dans des stratégies urbaines inclusives. À défaut, le risque est réel de voir émerger des enclaves technologiques déconnectées de leur environnement, accentuant les fractures urbaines au lieu de les résorber. À l’inverse, intégrée à une vision de compétitivité territoriale, la ville intelligente peut devenir un instrument structurant du développement du continent. En Afrique, la smart city ne sera ni un miracle technologique ni une chimère coûteuse. Elle sera avant tout le reflet des choix de gouvernance, de leadership et de vision économique portés par ceux qui décident de son avenir.

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