Solaire le jour, gaz la nuit, pétrole pour financer le reste : telle est, dans sa brutalité pragmatique, l’équation énergétique d’un continent qui refuse de sacrifier son développement sur l’autel d’une transition climatique qu’il n’a pas provoquée.
En 2025, pour la première fois dans l’histoire du secteur énergétique mondial, la production d’électricité issue des renouvelables, solaire, éolien et hydroélectricité combinés, a dépassé celle du charbon. Selon le Global Electricity Review publié par le centre de réflexion Ember le 21 avril 2026, et s’appuyant sur les données de 91 pays représentant 93 % de la demande mondiale, les sources propres représentent désormais 33,8 % de la production électrique mondiale, contre 33 % pour le charbon. Ce tournant est principalement porté par l’énergie solaire, dont la production a progressé de 30 % en un an et a été multipliée par dix sur la décennie écoulée, au point de couvrir à elle seule les trois quarts de la hausse globale de la demande en électricité en 2025. Pour ce continent, ce basculement mondial crée simultanément une pression et une opportunité : pression à accélérer sa propre transition, opportunité d’attirer des capitaux en quête de marchés en croissance sur les renouvelables. Le problème réside dans l’écart persistant entre les ambitions affichées et la réalité des flux financiers effectivement mobilisés.
Le rapport 2026 de l’African Energy Chamber (AEC), publié en partenariat avec S&P Global Commodity Insights, pose le diagnostic avec franchise : la transition énergétique ne s’opère pas par substitution des fossiles, mais par addition de capacités renouvelables à un mix qui reste dominé par les hydrocarbures et le charbon. La production pétrolière et gazière devrait atteindre 11,4 millions de barils équivalent pétrole par jour en 2026, avant de progresser vers 13,6 millions en 2030, portée principalement par l’Afrique du Nord. Dans le même temps, l’AEC recense environ 25 GW de capacités renouvelables sécurisées via des contrats d’achat publics, complétées par 11 GW issus d’accords privés à fin 2024, et la part des renouvelables dans le mix électrique continental, qui représentait 25 % en 2023, devrait atteindre 47 % en 2030 puis 75 % en 2050. Ces chiffres sont encourageants, mais ils masquent une réalité plus complexe : produire de l’électricité renouvelable ne suffit pas si les réseaux restent défaillants, et le continent ne conteste pas l’urgence climatique, il en est l’une des premières victimes, avec des émissions de CO₂ représentant entre 3 % et 5 % du total mondial pour un poids démographique de 17 %. Ce que les décideurs africains rejettent, c’est l’injonction à renoncer au gaz naturel comme énergie de transition, alors que plusieurs centaines de millions de leurs concitoyens n’ont toujours pas accès à une énergie fiable et abordable. Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, avait lui-même mis en garde en 2023 contre toute approche dogmatique visant à priver le continent de l’usage de son gaz, y voyant une forme d’interdiction de s’industrialiser, tout en chiffrant à plus de 30 milliards de dollars les investissements annuels nécessaires jusqu’en 2030 pour viser l’accès universel à l’électricité, un objectif qui demeure hors de portée avec les niveaux de financement actuels. L’Afrique de l’Ouest s’est pourtant fixé pour objectif d’atteindre 48 % d’énergie renouvelable dans son mix électrique d’ici 2030, contre 20 % en 2021, un engagement formel inscrit dès 2012 dans la Politique énergétique régionale de la CEDEAO et soutenu par des projets concrets au Togo, au Sénégal et au Nigeria. La CEDEAO travaille parallèlement à l’intégration régionale des réseaux via les power pools, approche qui permettrait de mutualiser les capacités de production et de réduire les coûts liés à l’intermittence des renouvelables, ces chantiers avancent, mais à un rythme insuffisant face à la double pression de la croissance démographique et des besoins d’industrialisation.
Pour atteindre ses objectifs en matière d’énergie et de climat, le continent aurait besoin de 190 milliards de dollars d’investissements par an entre 2026 et 2030, dont les deux tiers dans les énergies propres, selon l’AIE. Le coût du capital y est structurellement deux à trois fois plus élevé que dans les économies avancées ou en Chine, ce qui renchérit considérablement le financement des infrastructures énergétiques. Cette prime de risque, injustifiée au regard de la performance réelle des actifs africains, constitue un obstacle majeur à l’accélération de la transition. Le paradoxe est cruel : celui qui a le moins contribué au changement climatique supporte précisément la charge financière qui ralentit sa capacité à s’en protéger et à s’en affranchir par les énergies propres. Dans le cadre de l’Accord de Paris, la communauté internationale avait promis 100 milliards de dollars par an aux pays en développement pour financer leur transition climatique, une promesse réitérée, mais jamais honorée dans les délais convenus. L’Afrique est en droit d’exiger que ces financements soient déboursés, que les garanties publiques réduisent le coût du capital privé, et que le gaz soit reconnu comme énergie de transition légitime dans les taxonomies vertes internationales. Ce ne sont pas des revendications idéologiques, ce sont des prérequis économiques à une transition juste.
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