Les annonces d’investissements chinois sur le continent ont atteint un record au premier semestre 2026, tandis que les contrats de construction s’effondrent. Derrière le chiffre, un changement de modèle qui place les gouvernements face à une question décisive : à quelles conditions accueillir ces capitaux ?
Un chiffre, et un détail qui change tout. Au premier semestre 2026, les annonces d’investissements chinois dans les pays africains membres des Nouvelles routes de la soie ont atteint 33,5 milliards de dollars, un niveau sans précédent, en hausse de 254 % sur un an. L’Afrique concentre ainsi environ les deux tiers des investissements annoncés dans le cadre du programme à l’échelle mondiale. Ces données proviennent d’un rapport publié le 26 juillet par le Green Finance & Development Center, rattaché à l’université Fudan de Shanghai, en partenariat avec l’Université du Queensland. Avec l’Asie de l’Est, dont les montants restent toutefois marginaux, l’Afrique est la seule région où ces annonces progressent nettement. Partout ailleurs, elles reculent.
Encore faut-il regarder ce qui compose ce total. Deux mégaprojets en représentent l’essentiel. En Éthiopie, Ming Yang Smart Energy a obtenu en mai une licence pour un programme d’environ 14,2 milliards de dollars, qui associe production d’électricité éolienne et solaire, fabrication d’ammoniac vert et usines d’équipements énergétiques. En Égypte, un projet sidérurgique du groupe Xinfeng pèse quelque 10 milliards. Sans ces deux opérations, le total africain retombe à environ 9,3 milliards de dollars. Le tableau n’est d’ailleurs pas uniformément vert : en Zambie, une entreprise chinoise s’est engagée à construire une centrale au charbon, qui attend encore les autorisations nécessaires.
Le signal le plus intéressant tient pourtant à la structure des flux. En Afrique, les contrats de construction signés par des entreprises chinoises ont chuté de 60,8 % sur un an, à 13,49 milliards de dollars, alors que les investissements s’envolent. Sur le continent, Pékin glisse ainsi du statut de bâtisseur, longtemps adossé aux prêts de ses banques publiques, à celui d’investisseur qui s’implante. Le repli du crédit souverain chinois, alors que plusieurs pays africains peinent à supporter le poids de leur dette, y est pour beaucoup. La tendance est d’autant plus notable qu’elle tranche avec le reste du programme : à l’échelle mondiale, la part de la construction a au contraire progressé, pour atteindre environ 60 % de l’engagement chinois. Deux autres évolutions confirment toutefois ce changement de nature. La part des entreprises privées dans l’engagement chinois total est passée de 12,5 % en 2020 à 47,7 %, et les deux premiers investisseurs du semestre, Ming Yang et Xinfeng, sont des groupes privés. L’énergie reste le premier secteur, et 56 % des engagements énergétiques relèvent désormais des renouvelables (éolien, solaire, valorisation des déchets et hydroélectricité), un record. Les métaux et les mines atteignent quant à eux 21,8 milliards de dollars, un niveau inédit pour un premier semestre, porté essentiellement par la transformation plutôt que par l’extraction.
Pourquoi l’Afrique, et pourquoi maintenant ? Les auteurs avancent une hypothèse commerciale. Les droits de douane américains et européens qui frappent les produits chinois inciteraient les industriels à produire ailleurs. Or plusieurs pays africains bénéficient de barrières plus faibles sur ces marchés, à l’image du Maroc, où constructeurs automobiles européens et chinois investissent pour profiter de coûts réduits et de la proximité du marché européen. Quant à la crise du détroit d’Ormuz, elle pourrait, selon le rapport, soutenir plutôt que freiner l’engagement chinois dans l’énergie verte et l’industrie.
Ce récit appelle néanmoins de la prudence. Un projet annoncé n’est ni financé, ni construit, ni rentable. Les montants varient d’ailleurs selon les sources et les périmètres : l’Éthiopie apparaît à 14,2, 14,8 ou 18,9 milliards de dollars selon que l’on retient un seul projet, l’ensemble des annonces d’investissement ou l’engagement total, construction comprise ; l’Égypte oscille entre 9,7 et 12,2 milliards. Ces écarts rappellent qu’un chiffre se lit toujours avec sa définition.
Pour les gouvernements africains, la question devient celle des conditions d’accueil. Un investisseur qui produit sur place peut apporter des emplois industriels, des transferts de technologie et des recettes d’exportation. Il peut aussi importer ses équipements, ses cadres et ses fournisseurs, et ne laisser que peu de valeur locale. Les clauses de contenu local, la formation, l’approvisionnement auprès des PME nationales et la transformation sur place des matières premières font la différence entre un simple chantier et un véritable tournant industriel. L’Afrique centrale en offre une illustration saisissante. La République démocratique du Congo fournit près des trois quarts du cobalt extrait dans le monde, mais c’est la Chine qui en raffine l’essentiel. Le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse, a choisi d’interdire l’exportation du minerai brut à compter de 2029 pour contraindre sa transformation sur place. Le Cameroun, enfin, dispose de l’un des plus importants potentiels hydroélectriques du continent, encore largement inexploité. Les exemples éthiopien et égyptien montrent ce qu’il manque souvent pour convertir ces atouts : des zones économiques structurées, une énergie fiable et un cadre juridique lisible. Car l’argent ne va pas là où il n’y a que des ressources ; il va là où il trouve des conditions de production.
Le record de 33,5 milliards est une promesse, pas encore un bilan. Dans deux ans, les usines en service, les emplois créés et les exportations réalisées diront si le continent est devenu l’atelier d’un monde plus protectionniste, ou seulement l’escale de ses projets.
CHIFFRES CLÉS – PREMIER SEMESTRE 2026
33,5 milliards de dollars d’investissements chinois annoncés en Afrique, un record
+254 % sur un an
67 % des investissements chinois annoncés dans le cadre des Nouvelles routes de la soie
−60,8 % pour les contrats de construction en Afrique, à 13,49 milliards de dollars
47,7 % de part des entreprises privées dans l’engagement chinois total, contre 12,5 % en 2020
56 % des engagements énergétiques chinois consacrés aux renouvelables, un record
21,8 milliards de dollars dans les métaux et les mines, niveau inédit pour un premier semestre
Source : Green Finance & Development Center (université Fudan) et Université du Queensland, juillet 2026
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