Sénégal : Bâtir l’avenir ou hypothéquer le futur sur le pétrole ?

Sénégal : Bâtir l’avenir ou hypothéquer le futur sur le pétrole ?

26 janvier 2026

Le Sénégal entre dans le club des producteurs d’hydrocarbures avec le champ de Sangomar qui a livré son premier baril en juin 2024 et le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim entré en production début 2025. Fort de cette nouvelle donne, le gouvernement a dévoilé en octobre 2024 sa Vision 2050, une feuille de route ambitieuse visant à tripler le revenu par habitant pour atteindre 4 500 dollars contre 1 600 actuellement. L’objectif affiché : une croissance moyenne de 6,5% par an sur 25 ans, une réduction drastique de la pauvreté de 37,5% à 15% de la population, et une remontée spectaculaire dans le classement de l’indice de développement humain, passant de la 169ème à une place dans le top 100 mondial.

Cette stratégie s’articule autour de la transformation industrielle, de la souveraineté énergétique et de la valorisation du gaz pour alimenter les centrales électriques et les industries. Le projet de Réseau gazier sénégalais prévoit notamment un gazoduc de 400 kilomètres pour distribuer le gaz à travers le territoire et réduire les émissions de CO₂ de 30 millions de tonnes d’ici 2050. Mais derrière ces promesses séduisantes se cache une question que le continent connaît trop bien : le Sénégal saura-t-il éviter la malédiction pétrolière qui a englouti le Nigeria, l’Angola et la Guinée équatoriale ? La Vision 2050 sénégalaise rappelle d’autres plans ambitieux du continent : la Vision 2030 du Rwanda, qui a réussi à transformer son économie avec une croissance moyenne de 7,5% entre 2000 et 2019, ou encore le Plan national de développement ivoirien qui a permis à la Côte d’Ivoire de redevenir la première économie francophone d’Afrique subsaharienne. Ces exemples montrent qu’une vision stratégique peut fonctionner, mais à condition de ne pas dépendre principalement des ressources naturelles.

Vision cohérente, réalité budgétaire fragile

La Vision 2050 ne manque pas de cohérence sur le papier. Le gouvernement mise sur des zones économiques dédiées pour transformer localement les ressources, développe le projet Gaz to Power pour moderniser les infrastructures électriques et réduire la dépendance aux énergies fossiles importées, et lance la stratégie Gaz to Industry pour favoriser l’industrialisation. Le coût du premier quinquennat est estimé à 28 milliards d’euros, dont 62% provenant du budget public, 23% via des partenariats public-privé et 14% d’investissements privés.

Cette architecture financière semble rationnelle, mais elle se heurte à une réalité brutale : le Sénégal aborde cette transition avec une dette publique dépassant 100% du PIB. Plus préoccupant encore, des passifs cachés d’environ 7% du PIB ont été révélés en 2024 par le nouveau gouvernement, portant principalement sur des garanties d’État non comptabilisées et des arriérés de paiement dans le secteur de l’énergie. Cette découverte a conduit à la suspension d’un programme avec le FMI et soulevé des questions sur la transparence de la gestion budgétaire antérieure. Dans ce contexte fragile, compter massivement sur les revenus des hydrocarbures pour financer une transformation structurelle relève du pari risqué. Les réserves prouvées, estimées à 500 millions de barils de pétrole et 700 milliards de mètres cubes de gaz, sont modestes comparées aux géants africains : elles représentent 45 jours de production saoudienne et seulement 14% des réserves gazières du Nigeria. De plus, avec une durée d’exploitation estimée entre 20 et 30 ans pour les principaux gisements, le Sénégal devra réussir sa transformation économique avant l’épuisement de ces ressources, et ce dans un contexte mondial de transition énergétique qui pourrait réduire la demande de combustibles fossiles bien avant l’épuisement physique des réserves.

Le pays a pris conscience des risques et a rejoint l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, se classant même premier en Afrique. Le nouveau président Bassirou Diomaye Faye a lancé un audit du secteur pétrolier et gazier dès son arrivée au pouvoir en avril 2024, promettant de revoir les contrats jugés défavorables. Mais la transparence ne suffit pas. Comme le souligne Carlos Lopes, professeur à la Mandela School of Public Governance de l’université du Cap, « le véritable défi pour le Sénégal n’est pas d’extraire le pétrole et le gaz, mais de transformer ces revenus en capital humain et en infrastructure productive avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme ». Le test sera donc la capacité de l’État à résister aux pressions pour maintenir une discipline budgétaire rigoureuse, investir massivement dans l’éducation et la formation technique, développer des chaînes de valeur locales dans l’agroalimentaire et l’industrie, et éviter la surévaluation monétaire qui rendrait les autres secteurs non compétitifs.

Le pétrole éclipsera-t-il l’économie réelle ?

Or, le Sénégal dispose d’autres atouts économiques souvent relégués au second plan dans les débats sur les hydrocarbures. Le secteur de la pêche génère près de 300 000 emplois et représente environ 3,2% du PIB, tandis que l’agriculture occupe encore 60% de la population active. Le tourisme, avec ses 1,9 million de visiteurs en 2019 (avant la pandémie), et le secteur des services, notamment les télécommunications et les services financiers, constituent des piliers essentiels de l’économie. La question cruciale est de savoir si les revenus pétroliers et gaziers viendront renforcer ces secteurs ou les affaiblir par le syndrome hollandais, comme ce fut le cas dans de nombreux pays producteurs.

Les exemples mauritanien et tchadien rappellent que les prévisions peuvent être largement surestimées : la Mauritanie espérait produire 100 000 barils par jour mais n’a jamais dépassé 4 000 avant l’arrêt total en 2017. Au Tchad, malgré des milliards de dollars de revenus pétroliers depuis 2003, le taux de pauvreté reste supérieur à 40% et l’indice de développement humain demeure parmi les plus faibles au monde. À l’inverse, la Norvège et le Botswana ont montré qu’une gestion rigoureuse des ressources naturelles, combinée à des investissements massifs dans l’éducation et les infrastructures, peut transformer durablement une économie.

2025-2027 : Trois années pour tout changer

La Vision 2050 du Sénégal est légitime dans ses ambitions, mais elle sera démesurée si elle repose principalement sur les hydrocarbures sans transformation profonde des structures économiques, sans renforcement massif du capital humain et sans gouvernance exemplaire. Le pays dispose d’une fenêtre d’opportunité étroite pour éviter le piège qui a dévoré ses voisins. Les prochains mois seront déterminants : la révision du budget 2025, les négociations en cours avec les opérateurs pétroliers sur les termes des contrats, et surtout l’adoption d’une loi sur la gestion des revenus pétroliers qui pourrait créer un fonds souverain sur le modèle norvégien ou botswanais.

Selon la Banque africaine de développement, le succès de la Vision 2050 dépendra de la capacité du gouvernement à allouer au moins 60% des revenus pétroliers aux investissements productifs plutôt qu’aux dépenses de fonctionnement. Les décisions prises entre 2025 et 2027 détermineront si le Sénégal empruntera la voie de la Norvège, qui a transformé son pétrole en prospérité durable grâce à son fonds souverain de plus de 1 400 milliards de dollars, ou celle du Tchad, qui reste enlisé dans la pauvreté malgré deux décennies d’exportations pétrolières. La question n’est plus de savoir si le Sénégal a du pétrole et du gaz, mais s’il aura la sagesse de ne pas en dépendre.

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