Racines et remèdes: plantes, protocoles et réconciliation des savoirs

Racines et remèdes: plantes, protocoles et réconciliation des savoirs

20 mai 2026

Longtemps marginalisée par la médecine conventionnelle, la pharmacopée traditionnelle africaine fait l’objet d’une réhabilitation scientifique méthodique. Entre nécessité sanitaire et exigence de la preuve, un nouveau dialogue s’engage prudemment, mais réellement.

Il y a quelque chose d’ironique dans la trajectoire de la médecine africaine : pendant des décennies, les systèmes de santé du continent ont cherché à imiter le modèle occidental, au prix parfois de leurs propres savoirs. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se dessine. Des laboratoires de Dakar à Nairobi, des universités du Caire au Cap, une génération de chercheurs et de praticiens remet à l’honneur ce qu’on avait voulu effacer, les plantes, les protocoles, les savoir-faire des thérapeutes traditionnels. Ce retour n’est ni un repli identitaire ni une nostalgie mal placée. C’est une nécessité épidémiologique. Selon le Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, 80 % de la population du continent ont recours à la médecine traditionnelle pour répondre à leurs besoins sanitaires essentiels. Non par conviction idéologique, mais par réalité géographique et économique : les centres de santé restent inaccessibles pour des millions de personnes, les médicaments de synthèse inabordables pour beaucoup d’autres. Le thérapeute traditionnel, lui, est là.

La pandémie de Covid-19 a été un révélateur brutal de ces tensions. En avril 2020, le président malgache Andry Rajoelina présentait le Covid-Organics, une décoction à base d’Artemisia annua, comme remède contre le coronavirus. L’OMS réclamait des essais cliniques rigoureux avant toute recommandation. La controverse était symptomatique d’un malentendu plus profond : non pas que les plantes médicinales africaines soient inefficaces, mais que leur intégration dans les protocoles modernes suppose une méthode, une rigueur et un dialogue que l’histoire coloniale avait largement empêché de s’établir.

Ce dialogue existe pourtant, ancré dans des institutions dont la solidité mérite d’être connue. Au Ghana, le Centre for Plant Medicine Research (CPMR), anciennement CSRPM, fondé en 1975 à Mampong-Akuapem à l’initiative du Dr Oku Ampofo, en est l’exemple le plus éloquent. Dès 1981, il était désigné Centre collaborateur de l’OMS pour la médecine traditionnelle, le premier du genre en Afrique subsaharienne. Ses équipes documentent, analysent et standardisent des plantes issues de la pharmacopée locale en collaboration étroite avec des thérapeutes traditionnels, et son dispensaire traite aujourd’hui plus de 16 000 patients par mois. Au Nigeria, le département de Pharmacologie et Thérapeutique de l’université d’Ibadan intègre la phytomédecine parmi ses disciplines de recherche, s’inscrivant dans un mouvement continental plus large de validation scientifique des pharmacopées endogènes. Ces travaux ne relèvent plus de l’ethnobotanique impressionniste : ce sont des démarches de pharmacologie rigoureuse, avec dosages, groupes témoins et protocoles comparatifs, dont les résultats alimentent régulièrement des revues à comité de lecture.

Les obstacles, cependant, demeurent considérables et ils sont de deux natures bien distinctes. Le premier est éthique : pendant des siècles, les savoirs médicaux africains se sont transmis oralement, de maître à apprenti, dans une confidentialité parfois jalousement gardée. Cette tradition avait sa cohérence propre, mais elle a aussi rendu ces connaissances vulnérables aux captations extérieures. Des laboratoires étrangers ont longtemps puisé dans ces pharmacopées sans contrepartie pour les communautés d’origine, une réalité qui continue d’empoisonner la coopération. Le second obstacle est proprement scientifique : les plantes médicinales sont des mélanges complexes de molécules actives, difficiles à standardiser selon les saisons, les sols ou les variétés locales. La démonstration de leur efficacité dans des essais randomisés reste un défi méthodologique réel, que les chercheurs du continent abordent désormais avec une conscience croissante des enjeux, notamment dans le cadre des stratégies régionales de l’OMS pour la promotion de la médecine traditionnelle, qui couvrent successivement les périodes 2001-2010 et 2013-2023.

Mais la génération qui arrive ne pose plus la question en termes d’opposition. Elle ne choisit pas entre la biomédecine et la tradition : elle cherche à les faire converger, en acceptant la lenteur du processus et l’exigence qu’il requiert. Il y a peut-être quelque chose d’universel dans ce que cette démarche rappelle au reste du monde : le savoir ne naît pas toujours dans un laboratoire, et certaines vérités attendent depuis des siècles qu’on leur accorde enfin la place qu’elles méritent.

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