Mosi-oa-Tunya : là où l’Afrique gronde

Mosi-oa-Tunya : là où l’Afrique gronde

18 février 2026

Le rugissement s’entend bien avant de voir l’eau. Dans la savane d’Afrique australe, un nuage de brume s’élève au-dessus de l’horizon, visible à plusieurs kilomètres à la ronde. C’est ici, à la frontière entre la Zambie et le Zimbabwe, que le fleuve Zambèze se jette soudain dans un gouffre basaltique. Les chutes Victoria, appelées aussi Mosi-oa-Tunya, « la fumée qui gronde », figurent parmi les spectacles naturels les plus saisissants du continent. Inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1989, elles s’étendent sur 1 708 mètres de large et atteignent 108 mètres de hauteur en leur point le plus profond. Leur singularité ne tient pas seulement à ces dimensions, mais à la forme quasi continue du rideau d’eau, considéré comme la plus grande nappe de chute libre au monde. Lorsque le Zambèze est en crue, la brume qu’il génère reste perceptible à plus de vingt kilomètres.

Les chutes ne tombent pas dans un bassin ouvert, mais dans une série de gorges étroites creusées progressivement dans un plateau de basalte. Ce relief résulte d’un long processus géologique : l’érosion a déplacé les chutes au fil des millénaires, laissant derrière elle des gorges en zigzag qui témoignent de leur lente transformation, une dynamique qui se poursuit encore aujourd’hui. Le débit du Zambèze varie fortement selon les saisons : pendant la période humide, généralement entre février et mai, les volumes d’eau atteignent leur maximum et le grondement domine tout l’environnement. En saison sèche, certaines sections se réduisent considérablement, révélant des formations rocheuses habituellement noyées sous les flots. Ces variations annuelles font partie du fonctionnement naturel du fleuve, même si les épisodes de sécheresse plus marqués observés ces dernières années alimentent le débat sur les effets du changement climatique, un sujet que les scientifiques abordent encore avec prudence, faute de consensus définitif sur l’impact exact au niveau local.

Si le nom international rend hommage à la reine Victoria, les populations locales connaissent ce site depuis bien plus longtemps sous son appellation traditionnelle. L’expression Mosi-oa-Tunya traduit l’expérience sensorielle du lieu : le bruit assourdissant, la brume permanente et les arcs-en-ciel qui se forment dans les nuages de gouttelettes. Découvertes par l’explorateur écossais David Livingstone en novembre 1855, les chutes sont rapidement devenues emblématiques du paysage africain dans l’imaginaire européen. Aujourd’hui, la double dénomination reflète à la fois l’héritage colonial et la valorisation croissante des traditions locales.

Au-delà de leur beauté naturelle, les chutes Victoria constituent une ressource économique structurante pour toute la région. Le tourisme soutient hôtels, guides, artisans et opérateurs d’activités de plein air des deux côtés de la frontière, faisant de ce territoire une destination internationale à part entière. Les deux pays ont mis en place le KAZA UniVisa, un dispositif commun permettant aux visiteurs éligibles d’explorer la Zambie et le Zimbabwe avec un seul titre de séjour valable trente jours. Cette initiative transfrontalière illustre une coopération plus large, indispensable pour gérer un site partagé dont la fréquentation ne cesse de croître. Car cette dépendance au tourisme soulève une question de fond : comment concilier développement économique et préservation d’un écosystème fragile ? La réponse exige une coordination constante entre les deux États pour contenir les impacts liés à l’urbanisation et à l’afflux de visiteurs.

Face aux chutes, la sensation dominante reste celle de la puissance brute. Le sol tremble légèrement sous les pieds, l’air se charge d’humidité et la visibilité disparaît parfois derrière un mur de gouttelettes. Pourtant, cette force n’exclut pas une certaine fragilité. Les cycles hydrologiques du Zambèze dépendent étroitement des précipitations régionales, elles-mêmes soumises aux variations climatiques. Les années de faible débit rappellent que ce géant naturel n’est pas immuable, et les données disponibles révèlent surtout une variabilité accrue, dont les causes exactes font encore l’objet d’études approfondies.

Visiter les chutes Victoria, c’est finalement éprouver un paradoxe. D’un côté, une démonstration spectaculaire de la puissance du vivant. De l’autre, la conscience que cet équilibre repose sur des écosystèmes vastes et complexes, bien au-delà du site lui-même. La nature n’est ni un décor figé ni une simple attraction touristique : elle évolue, se transforme et dicte ses propres règles. Dans la brume du Zambèze, entre grondement et lumière, l’Afrique révèle ici l’un de ses visages les plus majestueux.

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