L’offre à 100 % : générosité stratégique ou miroir aux alouettes ?

L’offre à 100 % : générosité stratégique ou miroir aux alouettes ?

26 février 2026

L’annonce a fait l’effet d’une détonation diplomatique lors du sommet du FOCAC tenu à Pékin du 4 au 6 septembre 2024 : la Chine accordera désormais un traitement tarifaire zéro à l’ensemble de ses lignes douanières pour les produits provenant des pays les moins avancés (PMA) d’Afrique, soit 33 nations africaines, selon la déclaration officielle de Xi Jinping. Pour ces pays, l’offre est historique : il s’agit du premier cas au monde d’un traitement tarifaire à 100 % accordé unilatéralement par une grande puissance commerciale à l’ensemble des PMA entretenant des relations diplomatiques avec elle. Cette mesure, entrée en vigueur le 1er décembre 2024, marque un pivot stratégique de Pékin, qui délaisse le traditionnel modèle « infrastructures contre ressources » au profit d’un partenariat fondé sur l’intégration commerciale et elle n’a pas tardé à s’approfondir. Lors de la réunion ministérielle du FOCAC tenue à Changsha, dans la province du Hunan, en 2025, la Chine a franchi une nouvelle étape en proposant d’étendre l’exemption douanière à vingt pays africains supplémentaires, portant ainsi la liste bien au-delà des seuls PMA pour inclure des économies à revenus intermédiaires telles que l’Afrique du Sud, le Maroc, le Kenya, le Nigeria ou l’Égypte, qui disposent d’une base industrielle plus solide. Seul l’Eswatini, qui maintient des relations diplomatiques avec Taïwan, demeure exclu du dispositif. Ce mouvement d’extension progressive confirme que Pékin ne considère plus ces concessions tarifaires comme un geste ponctuel, mais comme l’architecture durable d’un nouveau partenariat commercial avec le continent.Derrière la générosité apparente de cette levée des barrières douanières, une question fondamentale s’impose néanmoins aux états-majors économiques du continent : l’Afrique dispose-t-elle de l’appareil productif nécessaire pour transformer ce corridor préférentiel en levier de croissance durable ? Les premiers enseignements sont en effet mitigés. Les exportations africaines vers la Chine restent très concentrées, cinq pays exportateurs de matières premières captant à eux seuls 70 % des flux, et les produits concernés demeurent en grande partie des ressources brutes de faible valeur ajoutée. Le tarif zéro ouvre une porte ; encore faut-il que l’industrie africaine soit en mesure de la franchir.

Le mirage des barrières tarifaires

S’il est vrai que la suppression des droits de douane facilite théoriquement l’accès au gigantesque marché chinois, le véritable obstacle n’est plus fiscal, mais normatif. Les exigences de Pékin en matière de mesures sanitaires et phytosanitaires figurent parmi les plus strictes au monde, et les faits en attestent : le Kenya n’a obtenu l’autorisation d’exporter ses avocats frais vers la Chine qu’en août 2022, à l’issue de négociations engagées dès 2018, et malgré cet accès, les volumes exportés sont restés symboliques, à 2,8 millions de dollars en 2024. Sans une harmonisation des normes et un investissement massif dans les laboratoires de contrôle qualité, le tarif zéro restera une coquille vide pour le secteur agro-industriel.

Ce constat prend tout son relief au regard de la structure actuelle des échanges : selon les données de l’AERC compilées à partir de la base Comtrade de la CNUCED, environ 89 % des exportations africaines vers la Chine proviennent du secteur extractif, pétrole, minerais et métaux. En ouvrant ses vannes commerciales, Pékin cherche avant tout à sécuriser ses approvisionnements en minéraux critiques, ce qui ne garantit en rien un rééquilibrage des termes de l’échange. Pour les chefs d’entreprise, l’enjeu est précisément là : s’appuyer sur la promesse chinoise de soutenir l’industrialisation du continent, via le transfert de technologies et les zones économiques spéciales, pour remonter les filières et transformer les matières premières avant qu’elles ne quittent les ports africains.

Une géopolitique de la concurrence

L’initiative de Pékin ne survient pas dans un vide stratégique. Elle répond directement à l’essoufflement de l’AGOA américain (African Growth and Opportunity Act) et aux incertitudes persistantes entourant les accords de partenariat économique avec l’Union européenne. En proposant une architecture commerciale d’apparence simple, « 100 % des produits », la Chine se positionne comme le partenaire le plus lisible pour des gouvernements souvent épuisés par des négociations multilatérales interminables.

Cette situation confère aux États africains un pouvoir de négociation inédit, à condition qu’ils adoptent une approche coordonnée dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). C’est en bloc que le continent pourra exiger que l’ouverture du marché chinois s’accompagne d’investissements directs productifs, et non de simples mécanismes de financement qui perpétuent la dépendance.

L’opportunité est réelle, mais elle est exigeante. Elle impose aux États africains de passer d’une diplomatie de la demande à une diplomatie de l’offre. Le succès ne dépendra pas de la signature de protocoles d’accord à Pékin, mais de la capacité des pays à moderniser leur logistique, à stabiliser leur fourniture énergétique et à former une main-d’œuvre capable de répondre aux standards d’une classe moyenne chinoise en pleine expansion. Le rééquilibrage structurel ne sera réel que le jour où l’Afrique aura cessé d’être un réservoir de ressources pour devenir un atelier de transformation à part entière.

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