L’exclu devenu excluant

L’exclu devenu excluant

28 septembre 2026

Depuis 2008, les violences contre les migrants reviennent par vagues en Afrique du Sud. Les recherches montrent qu’elles ne naissent pas spontanément de la misère : elles sont organisées, tolérées, et presque jamais punies.

Comment une société qui a subi pendant des décennies l’apartheid, la ségrégation et l’exclusion peut-elle à son tour exclure, humilier et parfois tuer des étrangers, souvent eux-mêmes africains ? La question est légitime, mais elle appelle une réponse qui se garde de présenter les Sud-Africains comme collectivement xénophobes. Les violences sont le fait d’une partie de la population, dans des lieux et à des moments précis, et c’est justement cette géographie qui éclaire le phénomène.

Le tournant date de mai 2008. Parties d’Alexandra, township de Johannesburg, les attaques gagnent en deux semaines sept des neuf provinces du pays et font 62 morts, des milliers de blessés et plus de 100 000 déplacés. Parmi les victimes figuraient des Mozambicains, des Zimbabwéens et des Somaliens, mais aussi 21 citoyens sud-africains, visés en raison de leur appartenance ethnique ou politique. La pauvreté, souvent invoquée, n’explique pas tout : toutes les communautés pauvres ne se sont pas embrasées. Au terme de près de vingt ans d’enquêtes et de 47 études de cas, Jean Pierre Misago, chercheur à l’Université du Witwatersrand, a proposé en 2025 un modèle fondé sur six déterminants qui se combinent : privation socio-économique et politique, croyances xénophobes, mécontentement collectif, intérêts politico-économiques, mobilisation et gouvernance. Les trois premiers forment un terreau largement répandu ; les trois derniers expliquent pourquoi la violence éclate ici plutôt que là. Car ce n’est pas le mécontentement qui déclenche l’attaque, mais sa mobilisation par des « entrepreneurs de violence » (comités locaux, associations de commerçants, gangs, figures politiques) qui y trouvent leur intérêt, et là où l’autorité locale est solide, elle fait office de pare-feu. L’héritage de l’apartheid n’est pas pour autant hors de cause : il a laissé une société marquée par la séparation, la méfiance et une violence devenue mode d’expression des griefs, dans laquelle l’étranger devient un bouc émissaire commode, une présence visible sur laquelle se projettent le chômage, la criminalité ou la défaillance des services publics. Avoir subi une injustice ne rend pas plus juste.

Les années suivantes ont d’ailleurs montré que 2008 n’était pas un accident. En avril 2015, à Durban, des milliers de personnes ont pillé les commerces d’étrangers ; au moins sept personnes sont mortes et des milliers ont été déplacées, avant que les autorités ne déploient l’armée pour enrayer la propagation des violences à Johannesburg. En 2022, à Alexandra encore, le mouvement Dudula a chassé des migrants de leurs logements et de leurs étals, pour ensuite revendre ou louer les premiers et céder les seconds à des Sud-Africains contre paiement : la xénophobie devient alors une économie. Le phénomène ne faiblit pas, puisque l’observatoire Xenowatch a recensé 406 incidents vérifiés et 75 morts entre 2022 et 2025, dont 151 incidents pour la seule année 2025.

Le cadre juridique existe pourtant. En mars 2019, le gouvernement a lancé un plan national d’action contre le racisme et la xénophobie. Mais l’impunité est restée la règle, et quasiment personne n’a été condamné pour les violences de 2008 ou de 2015. En novembre 2025, un juge de la Haute Cour du Gauteng a dû ordonner à l’État d’appliquer effectivement ce plan, notamment en créant un mécanisme d’alerte précoce, tout en interdisant à Operation Dudula d’exiger les papiers d’identité des passants. Qu’il faille un tribunal pour contraindre un gouvernement à mettre en œuvre sa propre politique en dit long.

Sortir de l’impasse suppose de traiter à la fois la violence et ses causes : poursuivre les instigateurs, combattre les discours qui font des étrangers les responsables des difficultés nationales, améliorer l’accès à l’emploi et aux services, restaurer la confiance dans la police. Le véritable enjeu est peut-être là : ne pas répondre à une histoire d’exclusion par une nouvelle exclusion. Les difficultés sociales des Sud-Africains sont réelles ; elles ne justifient pas la violence contre ceux qu’il est devenu le plus facile d’accuser.

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