Au lever du jour, dans une ville encore engourdie par la chaleur nocturne, les rues s’animent déjà. Les étals s’ouvrent, les ateliers s’éveillent, les bureaux improvisés prennent vie. Ici, entreprendre n’est pas un concept abstrait ni un slogan de conférence. C’est un geste quotidien, parfois fragile, souvent courageux. L’Afrique que racontent celles et ceux qui y entreprennent est loin des images figées de crise permanente ou d’eldorado fantasmé. Elle est faite de décisions concrètes, d’obstacles contournés, de solutions inventées sur le terrain.
À Dakar, Aïssatou a créé une entreprise de transformation agroalimentaire à partir de productions locales. « Le plus dur, ce n’est pas l’idée, c’est de tenir dans la durée », confie-t-elle. Comme beaucoup, elle a dû composer avec un accès limité au financement, des banques frileuses et des garanties difficiles à fournir. Alors elle a commencé petit, en s’appuyant sur des réseaux familiaux, des coopératives locales, et une logique de croissance progressive. Son entreprise emploie aujourd’hui une vingtaine de personnes, majoritairement des femmes. « Ici, on ne sépare pas l’économie du social. Si l’entreprise ne crée pas d’impact autour d’elle, elle ne tient pas. » À Nairobi, dans le secteur de la tech, Joseph développe des solutions numériques pour faciliter l’accès aux soins dans les zones rurales. Les coupures d’électricité, la qualité inégale des réseaux ou les changements réglementaires font partie de son quotidien. « On apprend à faire avec l’imprévisible. L’innovation, chez nous, est souvent frugale. Elle part d’un manque, pas d’un excès. » Cette capacité à créer avec peu, à adapter les outils aux réalités locales, est l’une des grandes forces de l’entrepreneuriat africain.
Dans l’énergie, l’agriculture, le tourisme ou la santé, les récits se ressemblent par leur lucidité. L’informel pèse encore lourdement sur l’économie, brouillant les règles du jeu. Les infrastructures restent inégales, parfois défaillantes. L’instabilité politique, dans certaines régions, freine les investissements et fragilise les projets. Pourtant, ces contraintes n’éteignent pas l’élan. Elles obligent à penser autrement, à mutualiser, à coopérer. Le rapport au temps, d’abord, diffère sensiblement des standards occidentaux. Ici, tout prend souvent plus de temps : une autorisation administrative, une livraison, un financement. Mais ce temps long s’accompagne d’une autre relation au collectif. « On avance ensemble ou on n’avance pas », résume Moussa, entrepreneur industriel au Burkina Faso. Le risque est rarement porté seul. Il se partage, se discute, se négocie au sein de communautés, de familles, de réseaux de confiance. Cette dimension collective, parfois déroutante pour des investisseurs extérieurs, constitue pourtant un pilier de la résilience locale.
La jeunesse joue un rôle central dans cette dynamique. Le continent est jeune, connecté, avide d’opportunités. Beaucoup créent par nécessité autant que par ambition. Les femmes sont au cœur de cette transformation : l’Afrique subsaharienne affiche le taux de participation féminine à l’entrepreneuriat le plus élevé au monde, avec environ 27 % des femmes adultes engagées dans des activités entrepreneuriales. Souvent moins visibles, elles entreprennent dans l’agriculture, l’artisanat, la santé, l’éducation, avec une capacité remarquable à concilier performance économique et impact social. Leur accès aux financements reste un enjeu majeur, les entreprises dirigées par des femmes disposent en moyenne de six fois moins de capital que celles dirigées par des hommes, mais leur influence ne cesse de croître.
Les diasporas constituent un pont essentiel. Formées à l’étranger, elles reviennent parfois, ou investissent à distance, apportant capitaux, compétences et réseaux. Leur regard hybride permet de traduire les attentes internationales sans perdre de vue les réalités locales. Mais là encore, le succès dépend de l’ancrage sur le terrain, de l’écoute et du respect des équilibres existants.
Les opportunités sont bien réelles : marchés en croissance, besoins immenses, potentiel humain considérable. Mais les limites structurelles demeurent et appellent des réponses durables : amélioration de la gouvernance, accès équitable au financement, infrastructures solides, cadres réglementaires stables. Les entrepreneurs africains le savent mieux que quiconque. Ils ne demandent pas de récits enjolivés, mais des partenariats justes et une reconnaissance de leur expertise. Car en définitive, ces femmes et ces hommes ne racontent pas seulement l’Afrique telle qu’elle est aujourd’hui. Ils racontent celle qu’ils façonnent, jour après jour, dans la patience et la détermination. Une Afrique qui avance sans bruit excessif, mais avec une force tranquille. Une Afrique qui entreprend, non par naïveté, mais par conviction. Et c’est peut-être là que réside son plus grand potentiel.
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