L’Afrique ne vous attend plus

L’Afrique ne vous attend plus

22 février 2026

Démographie, énergie, numérique, géopolitique — quatre transitions qui redessinent l’économie mondiale

Longtemps enfermée dans une lecture réductrice, pauvreté, instabilité, dépendance l’Afrique s’impose aujourd’hui comme le théâtre de mutations profondes et simultanées. Démographique, énergétique, numérique, géopolitique : le continent avance à grande vitesse, souvent dans la complexité, parfois dans la tension, mais toujours au cœur des recompositions mondiales. Ce qui se joue ici n’est plus marginal. C’est structurant pour l’économie mondiale du XXIe siècle.

Avec plus de 1,5 milliard d’habitants en 2024 et une population qui devrait atteindre 2,5 milliards d’ici 2050 selon la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, le continent est le plus jeune de la planète, l’âge médian y sera encore de 20 ans à mi-siècle. Cette jeunesse constitue un levier considérable en termes de main-d’œuvre, d’innovation et de consommation intérieure, mais elle représente aussi un défi structurel majeur en matière d’emploi, d’éducation et de cohésion sociale. Dans des métropoles comme Lagos ou Nairobi, la croissance urbaine est spectaculaire : ces villes s’affirment comme de véritables pôles économiques régionaux, capables d’attirer investisseurs et talents, tout en concentrant les tensions les plus vives, infrastructures saturées, inégalités criantes, pression foncière. L’enjeu est clair : transformer cette pression démographique en dividende économique, avant qu’elle ne devienne un facteur de fragilisation.

L’Afrique détient des parts considérables des réserves mondiales de minéraux essentiels à la transition énergétique globale, environ deux tiers des réserves de cobalt, 55 % du manganèse, 21 % du graphite naturel, et des pays comme la République démocratique du Congo, le Zimbabwe ou la Namibie occupent désormais une position centrale dans les chaînes de valeur mondiales. Le paradoxe est pourtant saisissant : selon l’Agence internationale de l’énergie, près de 590 millions d’Africains n’avaient toujours pas accès à l’électricité en 2024, un chiffre qui stagne depuis plus d’une décennie, sans cesse neutralisé par la croissance démographique. La transition énergétique africaine n’est donc pas d’abord une question climatique, elle est une question de développement. C’est sur ce même terrain que le continent a pourtant déjà démontré sa capacité à contourner les modèles établis : grâce au mobile, l’Afrique a franchi des étapes que d’autres ont mis des décennies à parcourir. L’exemple le plus emblématique reste M-Pesa, lancé en 2007 par Safaricom au Kenya, qui a profondément reconfiguré l’inclusion financière en permettant à des millions de personnes d’effectuer des transactions sans compte bancaire traditionnel. Des projets solaires d’envergure émergent aujourd’hui au Maroc, au Kenya et en Afrique du Sud, pendant que des hubs technologiques structurés s’affirment à Kigali, Lagos, Le Cap ou Accra, et que les secteurs de la fintech, de l’agritech et de la healthtech attirent des capitaux internationaux significatifs. L’ambition ne se limite plus à l’exportation de matières premières : il s’agit désormais de créer de la valeur localement, de transformer les ressources sur place et de consolider une souveraineté à la fois énergétique et numérique. C’est un changement de paradigme, encore inachevé, mais irréversible.

L’Afrique n’est plus une périphérie stratégique. Elle est devenue un terrain d’influence majeur, disputé par des puissances aux intérêts divergents : la Chine y investit massivement dans les infrastructures, la Russie renforce sa présence sécuritaire dans plusieurs pays du Sahel, tandis que les États-Unis et l’Union européenne tentent de redéfinir des partenariats que beaucoup d’États africains jugent déséquilibrés. À Addis-Abeba, siège de l’Union africaine, les discours sur l’intégration régionale et la souveraineté économique gagnent en consistance. La Zone de libre-échange continentale africaine, la ZLECAf, représente le plus grand accord commercial au monde en nombre de signataires depuis la création de l’OMC : 54 des 55 États membres de l’Union africaine ont signé le texte, dont 47 l’ont ratifié. Sa mise en œuvre reste progressive et inégale, mais l’ambition politique est réelle. Parallèlement, le Sahel traverse une période d’instabilité marquée par des coups d’État successifs et une redéfinition brutale des alliances internationales, traduisant une volonté croissante de s’émanciper des dépendances héritées, quitte à en accepter provisoirement de nouvelles.

Parler de « l’Afrique » au singulier reste une approximation : le continent regroupe 54 États aux trajectoires profondément contrastées. Pourtant, une dynamique commune se dessine, celle d’une affirmation progressive et déterminée sur la scène mondiale. Les défis demeurent considérables : endettement public, fragilités de gouvernance, vulnérabilité climatique, insécurité dans plusieurs sous-régions. Mais les marges de progression sont tout aussi réelles, et pour les entreprises européennes, l’Afrique représente un marché d’avenir, à condition d’y entrer avec une approche partenariale, durable et attentive aux dynamiques locales. Ni eldorado automatique, ni continent condamné, l’Afrique est un espace en mutation rapide, traversé par des transitions qui redessinent en profondeur la géographie économique mondiale.

La question n’est plus « que se passe-t-il en Afrique ? » La vraie question est : sommes-nous prêts à comprendre et à accompagner cette transformation historique ?

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