L’Afrique et la transition verte : entre rente géologique et ambition industrielle

L’Afrique et la transition verte : entre rente géologique et ambition industrielle

25 février 2026

La transition énergétique mondiale redessine en profondeur les équilibres économiques et géopolitiques. Pour l’Afrique, ce basculement vers les technologies bas carbone ouvre une fenêtre d’opportunité historique, à condition de rompre résolument avec les schémas hérités de l’économie extractive. Le continent concentre une part considérable des ressources minérales indispensables à cette transformation : selon le Compendium of Africa’s Strategic Minerals 2026 publié par l’Africa Finance Corporation, l’Afrique détiendrait quelque 29 500 milliards de dollars de richesses minérales au total, dont 8 600 milliards encore inexploités, soit environ deux fois et demie son PIB cumulé. La République démocratique du Congo représente à elle seule près de 72 % de la production mondiale de cobalt, tandis que la demande mondiale pour ces minéraux stratégiques pourrait être multipliée par cinq d’ici 2035, portée par l’essor des véhicules électriques et des infrastructures d’énergie renouvelable. Cette position géologique confère au continent un levier stratégique inédit dans le nouvel ordre énergétique mondial. Mais la question centrale demeure entière : l’Afrique restera-t-elle un simple fournisseur de matières premières, condamnée à céder sa richesse géologique pour une fraction de sa valeur réelle, ou parviendra-t-elle enfin à s’industrialiser pour en capter une part substantielle ? Tant que la majorité de ces ressources continue d’être exportée sous forme brute, le continent demeure structurellement exposé à la volatilité des cours et à la captation externe de la valeur, et l’enjeu dépasse largement la seule transition énergétique pour engager la capacité des États africains à inscrire cette mutation dans une trajectoire de développement endogène, soutenable et souverain.

Ce dilemme a été au cœur des débats du Mining Indaba 2026, où plusieurs pays africains ont revendiqué avec force l’usage du terme « minéraux stratégiques » plutôt que « critiques », afin d’affirmer leur rôle actif dans l’industrialisation et la souveraineté économique du continent, et non plus leur simple statut de pourvoyeurs de ressources pour les économies du Nord. L’exemple du Zimbabwe illustre cependant les limites concrètes de cette ambition : malgré l’obligation faite aux entreprises minières de raffiner le lithium localement, l’insuffisance des capacités industrielles conduit encore à l’exportation de concentrés, reproduisant la dépendance structurelle que la politique entendait précisément corriger. La RDC tente de son côté de développer des filières de transformation du cobalt, tandis que le Maroc investit dans la production de composants intermédiaires pour batteries. Ces initiatives, aussi prometteuses soient-elles, demeurent marginales face à la domination écrasante de la Chine, qui contrôle près de 79 % du raffinage mondial du cobalt et jusqu’à 95 % du graphite de qualité batterie selon l’Agence internationale de l’énergie. Ce rapport de force industriel ne se réduira pas spontanément : il exige des investissements massifs, des politiques industrielles cohérentes et des partenariats technologiques assortis de véritables transferts de compétences.

Sur le plan énergétique, le potentiel africain est tout aussi remarquable. Selon l’IRENA, les capacités théoriques du continent en énergies renouvelables atteindraient plus de 2,4 millions de TWh par an, un volume sans commune mesure avec la demande mondiale projetée à l’horizon 2050. Mais ce potentiel pourrait nourrir une nouvelle forme de dépendance si les projets continuent d’être prioritairement orientés vers l’exportation, notamment d’hydrogène vert vers l’Union européenne, au détriment du développement des économies locales et de l’accès universel à l’électricité sur le continent. En 2023, 626 millions d’Africains vivaient encore sans accès à l’électricité. Développer des capacités énergétiques exportatrices sans résoudre cette fracture interne serait une contradiction politique majeure.

Pour éviter ce scénario, une stratégie de souveraineté industrielle s’impose avec urgence : intégration régionale accélérée via la ZLECAf, partenariats technologiques conditionnés à des transferts de compétences effectifs, développement de filières locales de transformation, et mobilisation stratégique des revenus tirés des hydrocarbures pour financer la transition. Sur ce dernier point, les marges de manœuvre existent bel et bien : selon l’African Energy Chamber, dont le rapport The State of African Energy 2026 a été élaboré en collaboration avec S&P Global Commodity Insights, la production africaine d’hydrocarbures devrait passer de 11,4 millions de barils équivalent pétrole par jour en 2026 à 13,6 millions d’ici 2030, une progression qui offre des ressources budgétaires significatives pour accompagner la mutation industrielle du continent, à condition que ces revenus soient fléchés avec discipline vers la diversification économique plutôt que vers la simple perpétuation de la rente.

La réindustrialisation verte de l’Afrique ne sera ni spontanée ni rapide. Elle se jouera dans les choix politiques des prochaines années : capacité à imposer des conditions de transformation locale, à construire des écosystèmes industriels régionaux, et à résister aux pressions d’un système commercial mondial qui a longtemps trouvé son compte dans le maintien du continent dans le rôle de fournisseur de matières premières. L’avantage géologique est réel et documenté. Transformer cet atout en dividende économique durable reste, aujourd’hui plus que jamais, une question de volonté politique autant que de capacité industrielle.

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