L’Afrique autrement, un continent en recomposition stratégique

L’Afrique autrement, un continent en recomposition stratégique

2 mars 2026

En 2021, un conteneur de boissons alcoolisées quittait Accra pour Johannesburg. Un autre, chargé de cosmétiques, prenait la mer vers Conakry. Deux expéditions ordinaires, sauf qu’elles inauguraient une ère nouvelle : pour la première fois, des marchandises transitaient officiellement sous le régime de la Zone de libre-échange continentale africaine. Ce moment discret, presque anecdotique, résumait pourtant quelque chose d’essentiel,un continent qui commence à commercer avec lui-même.

Pendant longtemps, le récit dominant sur l’Afrique s’est construit autour des crises : conflits armés, instabilités politiques, épidémies, pauvreté. Ces réalités existent et demeurent, dans certaines régions, particulièrement préoccupantes. Mais elles ne résument pas un continent de 54 pays, 1,4 milliard d’habitants et une diversité économique, politique et culturelle considérable. Regarder l’Afrique autrement, ce n’est pas céder à l’optimisme naïf, c’est accepter d’observer, avec rigueur, les transformations structurelles en cours, souvent moins visibles, mais décisives.

Ce que les chiffres ne disent pas

Selon la Banque africaine de développement (African Economic Outlook 2024), la croissance du continent devrait atteindre environ 3,8 % en 2024 et 4,2 % en 2025. Ces chiffres varient fortement d’un pays à l’autre, mais ils témoignent d’une capacité de résilience dans un environnement mondial marqué par l’inflation, la hausse des taux d’intérêt et les tensions géopolitiques. Des économies comme la Côte d’Ivoire, le Rwanda ou le Sénégal affichent depuis plusieurs années des performances solides, soutenues par les investissements dans les infrastructures, l’agro-industrie ou les services, tandis que l’Égypte et le Maroc consolident leurs positions industrielles et logistiques en Méditerranée. L’enjeu n’est plus seulement de croître, mais de transformer les structures productives. La ZLECAf, opérationnelle depuis le 1er janvier 2021, ambitionne de créer le plus vaste marché intégré au monde en nombre de pays participants. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en juillet 2020, sa mise en œuvre complète pourrait accroître les revenus du continent de 7 %, soit 450 milliards de dollars d’ici 2035 et sortir jusqu’à 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté. Des projections qui demeurent conditionnées à des réformes effectives et, surtout, à la réduction des barrières non tarifaires, souvent plus pénalisantes que les droits de douane eux-mêmes. Le continent s’est également imposé comme un pionnier dans certains domaines technologiques, en particulier les services financiers mobiles. Le cas le plus emblématique reste M-Pesa, lancé au Kenya en mars 2007. En novembre 2021, M-Pesa Africa franchissait le cap des 50 millions d’utilisateurs actifs mensuels, Kenya, Tanzanie, Mozambique, RDC, Lesotho, Ghana et Égypte. Selon la GSMA (State of the Industry Report on Mobile Money 2023), l’Afrique subsaharienne concentrait plus de 217 millions de comptes actifs mensuellement, soit la plus forte densité mondiale, un chiffre porté à 283 millions dès 2024. Cette dynamique ne relève pas d’un effet de mode, mais d’une réponse structurelle à l’insuffisance historique des services bancaires traditionnels. L’écosystème des start-up africaines suit la même logique d’émergence : selon Partech Africa, les levées de fonds ont atteint 6,5 milliards de dollars en 2022, la plus forte croissance mondiale cette année-là, dans un contexte de contraction généralisée du capital-risque, avec le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya concentrant 72 % des investissements. Avec près de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans (World Population Prospects 2022, Nations unies), l’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Cet atout démographique peut constituer un levier économique majeur, à condition que l’éducation, la formation professionnelle et la création d’emplois suivent le rythme. Mais la dynamique africaine ne saurait se résumer à sa démographie. Les infrastructures, la gouvernance économique, l’intégration régionale et l’industrialisation jouent un rôle tout aussi déterminant dans la trajectoire du continent.

Le nouveau jeu des matières premières

La République démocratique du Congo représentait 74 % de la production mondiale de cobalt en 2023 (USGS, Mineral Commodity Summaries 2024), un minerai essentiel aux batteries électriques. La Namibie et le Zimbabwe disposent d’importantes réserves de lithium. Le Maroc développe depuis plus d’une décennie l’un des plus grands complexes solaires du monde à Ouarzazate, tandis que l’Afrique du Sud investit dans la filière de l’hydrogène vert. Pourtant, en 2023, seuls 3 % du cobalt africain étaient raffinés sur le continent, l’essentiel partant vers la Chine sous forme de semi-produits. La question reste donc entière : le continent parviendra-t-il à transformer localement ces ressources et à capter davantage de valeur ajoutée ? L’histoire extractive invite à la prudence, mais les stratégies industrielles évoluent et les négociations autour de la souveraineté sur les ressources naturelles s’affirment avec une nouvelle vigueur. Sur le plan géopolitique, le repositionnement est tout aussi net. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis plus d’une décennie (CNUCED). Les États-Unis ont tenu un sommet dédié en décembre 2022. La Russie, la Turquie, les pays du Golfe et l’Union européenne multiplient les partenariats stratégiques. L’élargissement des BRICS en 2024 à l’Égypte et à l’Éthiopie illustre cette recomposition : les États africains diversifient leurs alliances et renforcent leur marge de manœuvre diplomatique. Le continent ne se contente plus d’être un terrain d’influence, il s’impose comme un acteur qui négocie ses termes d’engagement.

Un regard à la hauteur

Les fragilités persistent, bien sûr. Les coups d’État récents au Sahel, le surendettement de certains États, les effets du changement climatique et les tensions sécuritaires rappellent que les trajectoires demeurent vulnérables. Mais réduire l’Afrique à ses crises constitue une erreur d’analyse autant qu’une erreur de perspective. Le continent est traversé par des dynamiques contradictoires, instabilité et modernisation, dépendance et affirmation stratégique, vulnérabilité et innovation, et c’est précisément cette complexité qu’il faut regarder en face, sans la simplifier dans un sens ni dans l’autre. Il y a des continents dont l’histoire s’écrit ailleurs, dans les salles de réunion de ceux qui les financent ou les commentent. L’Afrique du XXIe siècle s’écrit de plus en plus depuis elle-même,imparfaitement, contradictoirement, mais résolument. Ce qui s’y joue ne concerne pas seulement les Africains. C’est, pour une bonne part, l’équilibre du monde qui se négocie là.

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