Derrière les taux de croissance affichés par les institutions internationales se cache une contrainte moins visible, mais tout aussi déterminante pour l’avenir économique du continent : le poids de l’endettement public. L’encours de cette dette devrait s’établir en moyenne à 63 % du PIB africain en 2025, un niveau qui, bien qu’en léger recul par rapport aux années précédentes, continue de restreindre mécaniquement la capacité des États à investir dans les infrastructures, l’éducation ou la santé. Mais c’est un autre chiffre qui dit mieux la pression réelle exercée sur les budgets nationaux : selon un rapport 2025 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les gouvernements d’Afrique subsaharienne consacrent désormais 18,7 % de leurs recettes publiques au seul service de leur dette extérieure publique et publiquement garantie, soit trois fois le niveau observé en 2014.
Le service de la dette recouvre l’ensemble des paiements dus au titre du remboursement du capital et des intérêts d’emprunt sur une période donnée. Lorsque ce ratio grimpe, les gouvernements se retrouvent contraints d’emprunter davantage pour honorer leurs échéances, créant une spirale où le remboursement de la dette ancienne finance la dette nouvelle. Ce mécanisme absorbe une part croissante des recettes fiscales, au détriment des dépenses productives et, dans plus de vingt pays africains, il pèse aujourd’hui plus lourd que les budgets alloués à la santé. La composition même de cette dette aggrave le phénomène : la part des emprunts commerciaux, aux conditions bien moins favorables que les financements concessionnels traditionnels, aurait progressé de manière sensible au cours de la dernière décennie, renchérissant mécaniquement le coût du service à mesure que les échéances arrivent. Le cas camerounais illustre cette dynamique avec une netteté particulière : selon la Caisse autonome d’amortissement (CAA), la dette intérieure du pays atteignait 5 129 milliards de FCFA à fin mars 2026, un chiffre qui, s’il constitue un moteur du financement domestique de l’économie, alimente aussi des tensions budgétaires croissantes. Fin mai, l’État a dû honorer une échéance de 58,75 milliards de FCFA dont, 47 milliards au titre du principal et 11,75 milliards d’intérêts, sur un emprunt obligataire contracté en 2022, ponction directe sur des ressources qui auraient pu financer des investissements publics. Ce type d’échéance, répété mois après mois sur l’ensemble du continent, illustre à l’échelle d’un seul pays ce que la statistique globale peine à rendre tangible.
L’environnement mondial n’arrange rien. La baisse de l’aide publique au développement, la montée des barrières commerciales et le durcissement des conditions de financement international pèsent sur les capacités de refinancement des États africains les plus endettés. Contrairement aux pays exportateurs de pétrole ou de minerais, qui bénéficient de recettes en devises relativement stables, les économies diversifiées mais peu industrialisées peinent à générer les devises nécessaires au service de leur dette extérieure. À cela s’ajoute un facteur structurel rarement évoqué : la hausse des taux directeurs dans les économies avancées a renchéri le coût de refinancement sur les marchés internationaux, poussant nombre d’États africains à se tourner vers l’endettement domestique, solution qui soulage la facture en devises, mais qui capte au passage l’épargne et le crédit disponibles pour le secteur privé local, avec un effet d’éviction bien réel sur l’investissement des entreprises.
Les experts des institutions financières internationales convergent sur plusieurs pistes. La restructuration coordonnée de la dette, sur le modèle des initiatives multilatérales déjà expérimentées avec certains pays lourdement endettés, permettrait d’étaler les échéances sans priver les États d’accès aux marchés financiers. La mobilisation des ressources fiscales internes, encore largement sous-exploitée sur le continent, offrirait une alternative plus pérenne à l’endettement externe, à condition de renforcer les administrations fiscales et de lutter plus efficacement contre l’évasion des recettes minières et pétrolières. Pour les entreprises, cette contrainte budgétaire se traduit concrètement par un ralentissement des investissements publics dans les infrastructures dont dépend leur compétitivité, qu’il s’agisse des routes, des ports ou de l’électricité. Elle explique aussi pourquoi les partenariats public-privé et le financement par les marchés de capitaux régionaux gagnent en attractivité, à mesure que les États perdent en capacité d’investissement direct et cherchent, par nécessité plus que par choix, à partager le risque avec le secteur privé.
La question de la dette n’est donc plus un simple indicateur macroéconomique réservé aux économistes. Elle conditionne directement la trajectoire industrielle du continent, et sa gestion prudente constitue, pour de nombreux gouvernements africains, un préalable incontournable à toute ambition de transformation structurelle.
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