Longtemps cantonné à l’informel, l’entrepreneuriat féminin s’impose aujourd’hui comme l’un des moteurs les plus dynamiques du continent africain. Un paradoxe toutefois persiste : jamais les femmes n’ont autant entrepris, et jamais l’écart d’accès à la propriété formelle n’a semblé aussi marqué.
Au cours des dernières décennies, l’entrepreneuriat féminin a connu une progression significative en Afrique. De plus en plus de femmes créent, dirigent ou reprennent des entreprises dans des secteurs aussi variés que les nouvelles technologies, les services, l’industrie, la santé, le commerce ou encore l’économie sociale. Cette évolution s’inscrit dans un contexte marqué par une meilleure intégration des femmes au marché du travail, un accès élargi à l’enseignement supérieur et le développement de dispositifs d’accompagnement destinés à favoriser la création d’entreprise. Le continent illustre d’ailleurs cette dynamique de façon spectaculaire : selon le Global Entrepreneurship Monitor, environ 27 % des femmes adultes d’Afrique subsaharienne sont aujourd’hui engagées dans une activité entrepreneuriale, soit le taux le plus élevé jamais enregistré dans le monde.
Les motivations qui conduisent les femmes africaines à entreprendre sont multiples. Certaines souhaitent gagner en autonomie professionnelle, développer une activité en accord avec leurs valeurs ou concrétiser une idée innovante. D’autres choisissent cette voie pour bénéficier d’une plus grande flexibilité dans l’organisation de leur temps de travail, ou pour répondre à des difficultés rencontrées sur le marché de l’emploi salarié, un facteur particulièrement déterminant dans des économies où l’emploi formel reste limité. Dans tous les cas, créer une entreprise représente souvent l’occasion de construire un projet personnel tout en contribuant au développement économique de son territoire. Cette dynamique a par ailleurs été favorisée par l’augmentation du niveau de formation : dans plusieurs pays du continent, les femmes accèdent aujourd’hui plus largement à l’enseignement supérieur, ce qui leur permet de mobiliser des compétences techniques, scientifiques, commerciales ou juridiques pour lancer des projets dans des domaines de plus en plus diversifiés. Les nouvelles technologies ont également réduit certaines barrières à l’entrée, en facilitant la création d’entreprises numériques, de plateformes de services ou de commerces en ligne nécessitant des investissements initiaux parfois plus limités.
Les entreprises dirigées par des femmes sont présentes dans tous les secteurs de l’économie africaine. Si les activités de services, de santé, d’éducation ou de commerce restent particulièrement représentées, la présence féminine progresse également dans des domaines traditionnellement masculins comme l’industrie, l’ingénierie, les technologies de l’information, les énergies renouvelables ou les sciences de la vie. Salwa Idrissi Akhannouch, fondatrice et PDG du groupe marocain Aksal, propriétaire notamment du Morocco Mall, illustre cette capacité des femmes africaines à bâtir des groupes de grande envergure dans des secteurs à forte intensité capitalistique. Plusieurs études montrent par ailleurs que les entreprises dirigées par des femmes accordent souvent une attention particulière à la qualité des relations humaines, au bien-être des salariés, à la responsabilité sociale et à la gouvernance participative, des caractéristiques qui ne concernent évidemment pas toutes les dirigeantes, mais qui apparaissent régulièrement dans les travaux consacrés aux styles de management. Malgré ces avancées, les femmes entrepreneures africaines continuent de rencontrer plusieurs difficultés. L’accès au financement demeure l’un des principaux obstacles : selon la Banque mondiale, les femmes ne possèdent qu’un tiers des entreprises formelles sur le continent, soit le plus grand écart de genre observé au monde en la matière. De nombreuses recherches indiquent que les entreprises fondées par des femmes obtiennent, en moyenne, moins de financements externes que celles créées par des hommes, notamment lors des levées de fonds auprès d’investisseurs privés. Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette situation, parmi lesquels la sous-représentation des femmes dans les réseaux d’investissement, certaines différences dans les secteurs d’activité choisis, ou encore l’existence de biais, conscients ou non, dans les processus de sélection.
Les réseaux professionnels jouent un rôle essentiel dans la réussite entrepreneuriale. Depuis plusieurs années, des associations, incubateurs, accélérateurs et programmes de mentorat spécifiquement destinés aux femmes se développent sur le continent, à l’image de la Fondation Tony Elumelu, qui a soutenu plus de 18 000 entrepreneurs africains, dont plus de 7 000 femmes, à travers son programme phare d’entrepreneuriat. Ces structures permettent de partager des expériences, de développer des compétences en gestion, de faciliter les mises en relation avec des partenaires financiers et d’encourager l’entraide entre entrepreneures, contribuant ainsi à renforcer la visibilité des projets qu’elles portent. Les pouvoirs publics, les banques de développement et les organisations internationales accompagnent également cette dynamique : de nombreux dispositifs proposent des formations, un accompagnement personnalisé, des aides financières ou des garanties facilitant l’accès au crédit, tandis que certaines politiques visent à promouvoir l’égalité professionnelle et à favoriser la création d’entreprises innovantes par des femmes. Cet accompagnement porte ses fruits à l’échelle de l’économie tout entière : l’essor des entreprises dirigées par des femmes contribue à la création d’emplois, stimule l’innovation et favorise une meilleure représentation de la diversité au sein des instances de décision. En multipliant les profils de dirigeants et les parcours entrepreneuriaux, il enrichit les modèles économiques et renforce la capacité d’adaptation des entreprises face aux évolutions du marché. Les modèles de réussite jouent également un rôle important à cet égard : la médiatisation de dirigeantes ayant créé des entreprises innovantes ou développé des groupes d’envergure continentale inspire de nombreuses jeunes générations. Ces parcours démontrent que les compétences entrepreneuriales ne sont pas liées au genre, mais reposent sur la capacité à identifier des opportunités, à mobiliser des ressources, à gérer les risques et à développer une vision stratégique.
L’essor des entreprises dirigées par des femmes reflète ainsi une transformation progressive du monde économique africain. Bien que certains obstacles persistent — au premier rang desquels l’accès au financement formel —, les évolutions observées témoignent d’une participation croissante des femmes à la création de valeur, à l’innovation et au développement des territoires. En favorisant un environnement entrepreneurial plus inclusif, les économies africaines peuvent pleinement bénéficier de l’ensemble des talents disponibles et renforcer leur capacité de croissance à long terme.
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