Data centers : l’Afrique se prépare à l’ère de l’IA

Data centers : l’Afrique se prépare à l’ère de l’IA

15 février 2026

Loin d’être de simples entrepôts numériques, les centres de données deviennent le terrain d’une bataille stratégique continentale. Entre souveraineté technologique et course à la puissance de calcul, Orange, MTN et Airtel redessinent la géographie économique du continent.

Longtemps perçus comme de simples entrepôts numériques, les centres de données s’imposent désormais comme les nouveaux centres de gravité de la puissance économique du continent. En 2026, la course à la souveraineté ne se joue plus uniquement sur les câbles sous-marins, mais dans la capacité à traiter l’information localement pour alimenter les algorithmes de l’intelligence artificielle (IA). Tandis que des géants mondiaux tels qu’Equinix et Digital Realty multiplient les acquisitions, à l’instar du rachat de Teraco par Digital Realty pour 3,5 milliards de dollars en 2022, ou de l’acquisition de MainOne par Equinix la même année, les opérateurs historiques Orange, MTN et Airtel basculent dans une ère de « coopétition » stratégique. L’enjeu est colossal : la maîtrise de l’infrastructure de calcul conditionne celle des services financiers, de la santé prédictive et de la gouvernance de demain.

Pour les géants des télécoms, l’externalisation de la gestion des tours de transmission opérée la décennie passée n’était qu’un prélude à la concentration actuelle sur le stockage de proximité. Orange, via sa filiale dédiée au Moyen-Orient et à l’Afrique (OMEA), inaugure des centres certifiés « Tier III », le standard garantissant une disponibilité de 99,98 %, de Grand Bassam en Côte d’Ivoire à Gaborone au Botswana, en passant par Dakar. MTN a pour sa part lancé en juillet 2025 le centre Sifiso Dabengwa à Lagos, la plus grande infrastructure Tier III d’Afrique de l’Ouest avec une capacité initiale de 4,5 mégawatts, extensible à 9 MW. Le groupe, qui opère désormais 18 centres à travers neuf pays africains, négocie actuellement avec des partenaires américains et européens pour développer son unité spécialisée Genova, dédiée aux infrastructures d’IA. Cette effervescence répond à une exigence technique impérieuse : l’IA générative et le traitement des mégadonnées réclament une latence minimale pour être performants. Les entreprises qui hébergent leurs données à Lagos plutôt qu’à Londres réduisent leurs temps de réponse de plusieurs dizaines de millisecondes, un avantage décisif pour les services financiers ou la télémédecine.

Toutefois, cette expansion bute sur un obstacle structurel majeur : l’énergie. Privés d’une alimentation stable et décarbonée, ces sanctuaires technologiques risquent de devenir des actifs échoués. Orange a ainsi installé 3,5 MW de panneaux photovoltaïques sur son centre de Grand Bassam pour couvrir 50 % de la consommation diurne. MTN, de son côté, investit dans des systèmes de refroidissement innovants qui réduisent de 40 % la consommation électrique, un impératif dans un contexte où 60 % de l’énergie d’un centre de données est consacrée au refroidissement sous climat tropical. La véritable rupture réside ainsi dans la transition d’un modèle de « tuyaux » vers celui de plateformes intégrées. Airtel Africa illustre cette ambition avec le lancement en 2024 de Nxtra, dirigée par Yashnath Issur, ancien responsable du portefeuille mondial de centres de données chez Amazon Web Services. L’opérateur vise à bâtir l’un des réseaux de serveurs les plus vastes du continent, avec cinq sites hyperscale totalisant 180 MW de capacité : le premier, inauguré à Lagos en mars 2024 (38 MW), sera suivi d’un second à Nairobi en 2027 (44 MW), positionné comme le plus grand d’Afrique de l’Est.

Ce déploiement soutient non seulement les besoins propres de l’entreprise, mais répond aussi aux attentes des gouvernements soucieux de leur autonomie législative. En hébergeant les flux sur le territoire national, ces acteurs se conforment aux régulations croissantes sur la protection des données personnelles, (comme la loi nigériane sur la protection des données (NDPA), tout en stimulant un écosystème de startups locales. Cette vision se concrétise déjà : le centre MTN de Lagos héberge les services du gouvernement de l’État d’Abia et du ministère fédéral nigérian de l’Économie numérique. Ce basculement redessine les rapports de force géopolitiques. Les États dotés de hubs robustes (Afrique du Sud, Nigeria, Kenya) attirent désormais les investissements directs étrangers dans la tech, tandis que les nations sous-équipées s’exposent à une nouvelle forme de dépendance. Pour les dirigeants d’entreprise, l’opportunité est immédiate : l’accès à une puissance de calcul endogène réduit les coûts opérationnels de 30 à 40 % selon les estimations du secteur et permet de personnaliser les services à une échelle jusqu’ici réservée aux firmes de la Silicon Valley. En définitive, la révolution de l’IA n’est pas qu’une affaire de lignes de code ; elle est devenue une question d’immobilier stratégique et de vision politique à long terme.

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