La Côte d’Ivoire vit une transformation silencieuse mais spectaculaire de sa filière cajou. Premier producteur mondial depuis 2015 avec 1,225 million de tonnes en 2023, le pays a longtemps exporté sa production brute vers l’Asie, laissant échapper l’essentiel de la valeur ajoutée. Mais 2025 marque un tournant décisif. Poussés par les tensions commerciales sino-américaines qui ont freiné les achats asiatiques et par un renforcement de la lutte contre la contrebande, les acteurs locaux transforment désormais près de 30 % de la récolte nationale contre seulement 6,22 % en 2016. Avec des exportations valorisées à plus de 800 millions de dollars et un prix d’achat au producteur fixé à 425 FCFA le kilogramme pour la campagne 2025 contre 275 FCFA l’année précédente, la filière génère des revenus considérables. Mais cette manne profite-t-elle réellement aux acteurs locaux, et comment les PME africaines peuvent-elles s’y positionner durablement ?
L’essor spectaculaire ne résulte pas d’une simple volonté politique, mais découle d’un concours de circonstances géopolitiques favorables. Les droits de douane américains imposés aux produits transformés en Inde et au Vietnam, principaux acheteurs historiques de noix brutes ivoiriennes, ont rendu la transformation locale soudainement compétitive. Parallèlement, les autorités ont intensifié la lutte contre la contrebande vers les pays voisins, augmentant la disponibilité de matière première sur le marché intérieur. Cette conjonction a créé une fenêtre que les industriels ivoiriens ont su saisir rapidement. Entre 2015 et 2024, les capacités de transformation sont passées de 68 515 tonnes à 350 000 tonnes, créant 18 321 emplois dont 66 % occupés par des femmes. Trois zones agro-industrielles dédiées à Bondoukou, Korhogo et Séguéla devraient générer 12 000 emplois supplémentaires d’ici fin 2025.
Mais cette montée en puissance s’appuie encore largement sur des investissements étrangers massifs. L’usine ROBUST inaugurée à Toumodi représente 25 milliards FCFA, celle d’Attinguié également 25 milliards, celle d’Odiénné 10 milliards. Ces montants, bien que nécessaires pour atteindre l’échelle industrielle, excluent mécaniquement les PME locales faute de capacités financières équivalentes.
Pourtant, la chaîne de valeur offre de multiples points d’entrée pour des structures de taille intermédiaire. Le décorticage des noix brutes pour en extraire les amandes ne nécessite pas nécessairement des investissements de plusieurs milliards. Des unités semi-industrielles de 5 000 à 10 000 tonnes par an peuvent être lancées avec 1 à 3 milliards FCFA, un montant accessible via des partenariats public-privé ou des fonds dédiés à l’agroalimentaire. Le gouvernement, via le Plan National de Développement 2021-2025, a prévu des incitations fiscales et douanières pour les transformateurs locaux, notamment l’exonération partielle de TVA sur les équipements importés. Au-delà du décorticage, la valorisation des sous-produits constitue une opportunité largement sous-exploitée. La coque, qui représente plus de 70 % du poids de la noix brute, peut être transformée en baume de cajou (CNSL), liquide utilisé dans l’automobile et l’aéronautique pour la fabrication de freins et d’embrayages, en résines industrielles, en charbon actif ou en combustible pour les centrales électriques. La pomme, fruit charnu qui accompagne la noix, reste massivement gaspillée alors qu’elle peut générer des jus, des confitures, des alcools ou des produits cosmétiques.
Certaines coopératives, comme la SCAB COOP-CA dans la région de Worodougou, ont vu leurs rendements passer de 200-300 kilogrammes par hectare à près d’une tonne grâce à des techniques améliorées et des plants de qualité supérieure fournis par la Banque mondiale. Ces structures professionnalisées constituent des partenaires naturels pour sécuriser l’approvisionnement en matière première de qualité.
Malgré ces opportunités, plusieurs obstacles freinent l’émergence de champions locaux de taille intermédiaire. L’accès au financement demeure le principal verrou. Les banques commerciales ivoiriennes perçoivent l’agro-industrie comme un secteur à risque élevé, exigeant des garanties substantielles et pratiquant des taux prohibitifs dépassant souvent 10 %. L’initiative Choose Africa, portée par Proparco et le Groupe AFD, a mobilisé 3,5 milliards d’euros entre 2018 et 2022 pour soutenir les PME africaines, dont environ 100 millions d’euros en Côte d’Ivoire. Malgré ces efforts, les besoins de financement de la filière cajou demeurent largement insatisfaits. La maîtrise technique constitue un second défi. La transformation exige des compétences spécifiques en gestion de la qualité, traçabilité, respect des normes sanitaires internationales et optimisation des rendements. Les pertes après récolte dues à des problèmes de manutention et de stockage restent élevées, réduisant la rentabilité des opérations. Les services de vulgarisation agricole demeurent insuffisants pour accompagner les petits transformateurs dans la montée en compétence. Enfin, la logistique et les infrastructures pèsent lourdement sur les coûts. Si 1 800 kilomètres de routes de desserte locale ont été construits ou rénovés dans le cadre du projet cajou de la Banque mondiale, de vastes zones de production restent mal desservies. Le coût du transport peut représenter jusqu’à 20 % du prix de revient pour les unités situées loin des ports d’Abidjan ou de San Pedro.
Les entreprises qui réussiront dans cette filière devront adopter trois stratégies complémentaires. D’abord, intégrer verticalement une partie de la chaîne, en combinant production agricole via des partenariats avec des coopératives, décorticage et commercialisation. Cette intégration réduit la dépendance aux intermédiaires et sécurise les marges. Ensuite, se spécialiser sur des niches à forte valeur ajoutée : cajou bio certifié, amandes aromatisées, produits dérivés de la pomme ou de la coque. Les marchés européen et américain paient des primes substantielles pour les produits certifiés équitables ou biologiques. Enfin, mutualiser les investissements lourds via des groupements d’intérêt économique ou des plateformes communes. Cette mutualisation permet d’atteindre l’échelle critique tout en répartissant les risques.
La filière ivoirienne traverse une phase de consolidation rapide. Les prochaines années détermineront si cette transformation locale profitera majoritairement à des industriels étrangers ou si des acteurs ivoiriens et africains parviendront à capter une part significative de ces revenus. Pour les PME, la fenêtre reste ouverte, mais elle exige vision stratégique, partenariats solides et maîtrise technique. Le temps de l’improvisation est révolu. Seuls les entrepreneurs structurés, financés et accompagnés survivront dans cette industrie en pleine mutation.
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